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Gallimard renonce à sa réédition de Céline, et ce n'est pas plus mal

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Entre les lignes, la chronique livre de Gilles Heuré 

 

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La maison d’édition est revenue sur son projet de publication de “Bagatelles pour un massacre”, “L’Ecole des cadavres” et “Les Beaux Draps”, trois pamphlets antisémites de Céline qui n’avaient pas été réédités depuis 1945. Une décision bienvenue, en attendant le prochain épisode...

 

Dans son communiqué de l’après-midi du jeudi 11 janvier, Antoine Gallimard a jeté l’éponge : « Les pamphlets de Céline appartiennent à l’histoire de l’antisémitisme le plus infâme. Mais les condamner à la censure fait obstacle à la pleine mise en lumière de leurs racines et de leur portée idéologiques et crée de la curiosité malsaine là où ne doit s’exercer que notre faculté de jugement. La très vive émotion et les débats contradictoires qu’a provoqués cette annonce [de la publication] rappellent en effet la nécessité d’une parfaite contextualisation de ces écrits, afin de nous préserver collectivement de toute récupération antisémite et de toute atténuation de leur ignominie. Je comprends et partage l’émotion des lecteurs que la perspective de cette réédition choque, blesse ou inquiète pour des raisons humaines et éthiques évidentes. Aucune date de publication n’était fixée à ce stade. Au nom de ma liberté d’éditeur et de ma sensibilité à mon époque, je suspends ce projet, jugeant que les conditions méthodologiques et mémorielles ne sont pas réunies pour l’envisager sereinement. »

 

Le projet initial était de rééditer Ecrits polémiques de Céline, paru en 2012 à Québec, édition annotée par Régis Tettamanzi, professeur de littérature, auteur d’une thèse sur Céline et l’extrême droite soutenue en 1993, avec une préface de l’écrivain et essayiste Pierre Assouline. Textes violemment antisémites dont Serge Klarsfeld, président de l’association Fils et filles de déportés juifs de France estimait qu’il fallait les interdire et dont d’autres n’envisageaient la publication qu’à condition qu’elle soit encadrée par un collectif d’historiens. Le Premier ministre, Edouard Philippe, avait également souhaité que l’édition soit « soigneusement accompagnée ». 

 

Publier, ne pas publier ? C’est une affaire entendue : Louis Ferdinand Destouches alias Céline (1894-1961) est un tout. Depuis Voyage au bout de la nuit, paru en 1932 qui secoua le monde littéraire jusqu’à la trilogie allemande (D’un château l’autre, 1957 ; Nord, 1960 ; Rigodon, 1969) il ne cesse d’émettre des ondes sulfureuses, considéré tour à tour ou ensemble comme grand écrivain et authentique salaud. Céline s’était encore invité dans l’actualité quand, en 2011, il fut retiré de la liste des célébrations nationales pour le cinquantième anniversaire de sa mort. Sept ans après, le spectre a donc ressurgi avec l’annonce faite par les éditions Gallimard de la publication de ses Ecrits polémiques comprenant notamment Bagatelles pour un massacre(1937), L’Ecole des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941), livres qui n’avaient pas été réédités depuis 1945, selon la volonté de Céline, mais circulent sur Internet.

 

Céline en folie

 

Ces textes sont de vertigineuses diatribes contre… contre tout. Dans Bagatelles pour un massacre, incroyable logorrhée dans laquelle Céline glisse des pièces de ballet comme pour s’amuser autant des autres que de soi-même, il s’époumone contre la littérature, les écrivains reconnus, tous ceux qui recueillent le succès dont il s’est senti exclu : « M. Gide, M. Vanderem, M. Benda, M. Duhamel, Mme Colette, Mme Femina, Mme Valéry, les “Théâtres Français”… pâmer sur la nuance… Mallarmé, Bergson, Alain… troufignoliser l'adjectif… goncourtiser… merde ! enculagailler la moumouche, frénétiser l'Insignifiance, babiller ténu dans la pompe, plastroniser, cocoriquer dans les micros… […]. Mais je suis quand même trop vieux, trop avancé, trop salope sur la route maudite du raffinement spontané… après une dure carrière “de dur dans les durs” pour rebrousser maintenant chemin ! et puis venir me présenter à l'agrégation des dentelles !… Impossible ! » Et sa rage devient haine contre les Juifs, les « yits »,les « youtres » : « La seule chose grave à l'heure actuelle, pour un grand homme, savant écrivain, cinéaste, financier, industriel, politicien (mais alors la chose gravissime) c'est de se mettre mal avec les Juifs. – Les Juifs sont nos maîtres – ici là-bas, en Russie, en Angleterre, en Amérique, partout !… » C’est le sinistre refrain de l’antisémitisme qui va trouver refuge dans l’idéologie du régime de Vichy. Dans Les Beaux Draps, il ricane aussi sur la débâcle de 1940 : « Elle coûtait cher l’Armée Française, 400 milliards pour se sauver, 8 mois de belotes, un mois de déroute… »Points de suspension, barbarismes, inventions verbales, Céline est en folie, outrancier mais reconnaissable dans celui de 1932. La provocation toujours : « Moi je m'en fous énormément qu'on dise Ferdinand il est fol, écrit-il dans L’Ecole des cadavresil sait plus, il débloque la vache, il a bu, son bagout vraiment nous écœure, il a plus un mot de raisonnable ! » En effet, aucune raison ne contient le déversement des phrases, la rage emporte tout, c’est le Céline l’écume aux lèvres qui se ronge les poings et vomit tout ce qu’il peut.

 

Alors, fallait-il, fallait-il pas ? Livrée telle quelle, l’édition était impossible. Entourée d’un appareil critique, elle était plausible. Mais les débats ont aussi questionné la légitimité des disciplines : appareil critique littéraire ou appareil critique historien ? Le premier, on le sait depuis longtemps, n’est pas soupçonnable d’ignorer systématiquement les indispensables analyses historiques, pas plus que le second d’évacuer toute sensibilité et compréhension du littéraire. Les verrous universitaires qui veillaient soupçonneusement à interdire le passage de l’un à l’autre sont depuis longtemps enlevés. Céline est donc tout un, inséparable, autant grand écrivain qu’écrivain haineux, autant prodige de 1932 que figure emblématique de l’antisémitisme qui allait être adoubée par la collaboration, et chaque discipline a son mot à dire en tenant compte l’une de l’autre. Il reste qu’éditer les textes non pas simplement « polémiques » mais outrageusement antisémites n’est pas (n’était pas) souhaitable. Explosifs et lâchés dans la nature comme un orage éditorial, même avec avis de tempête, ils auraient gagné une autonomie suspecte. Les mots peuvent tuer : ça se disait déjà sous la présidence d’Albert Lebrun.

 

 

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