Aller au contenu

Les secrets du transfert de Kylian Mbappé

nino42

59 vues

Les secrets du transfert de Kylian Mbappé

 PAR YANN PHILIPPIN

Le Real Madrid était prêt à débourser 214 millions d’euros pour s’offrir Mbappé. Le joueur a préféré rejoindre le PSG, mais en demandant des avantages exorbitants et une prime si le PSG était exclu de la Ligue des champions pour dopage financier. Le PSG a cédé sur le salaire, très peu sur le reste.

L’idole Mbappé brille chaque jour un peu plus. Après des dizaines de buts, deux titres de champion de France, le voilà champion du monde à 19 ans. Il a la France à ses pieds, et bien au-delà. Au point de faire la une de l’édition européenne du Time, qui le consacre parmi les « leaders de la nouvelle génération ».

fl-logo

Le gamin originaire de Bondy (Seine-Saint-Denis) incarne aussi une forme d’intégrité dans la jungle du foot business. Il ne fraye pas avec les agents. Kylian Mbappé gère sa carrière sportive et son business en famille, avec son père, Wilfrid, et sa mère, Fayza, tous deux ancien sportifs de haut niveau. Ils l’aident à garder les pieds sur terre. Kylian et ses parents « ne sont pas du tout intéressés par l'argent. […] C’est un artiste, Kylian. Tout ce qui l’intéresse c’est de jouer au foot », a déclaré Delphine Verheyden, l’avocate de la famille.

Les documents Football Leaks, obtenus par Der Spiegel et analysés par Mediapart et ses partenaires du réseau European Investigative Collaborations (EIC), montrent une réalité différente. Lors de son transfert au PSG, Mbappé a demandé, outre un salaire de 55 millions sur cinq ans net de tout impôt, des vols en jet privé, des primes supérieures à celle des autres joueurs, et même la garantie de devenir le mieux payé du club s’il obtient le Ballon d’or.

À 19 ans, Kylian Mbappé est champion du monde. © Reuters
À 19 ans, Kylian Mbappé est champion du monde. © Reuters

Les Football Leaks dévoilent aussi les coulisses de son transfert à 180 millions. Où l’on apprend, entre autres, que le PSG et Monaco se sont arrangés pour ne pas payer d’impôts sur le transfert, et que le super agent Jorge Mendes a touché 9 millions d’euros grâce à des contrats antidatés, pour un travail dont on peine à cerner les contours.

Delphine Verheyden nous a indiqué que Kylian Mbappé ne souhaitait pas répondre à nos questions, invoquant « la confidentialité à laquelle nous sommes tenus » : « Si la carrière de Kylian est peu ordinaire, les négociations de son contrat ont été menées dans le respect des lois, de ses valeurs familiales et des besoins liés à sa très forte exposition. Il souhaite désormais se concentrer exclusivement sur sa pratique du football. Nous comprenons l’intérêt de votre travail d’enquête que nous suivrons avec intérêt, à distance. » 

  • Tensions et frustrations à Monaco 

La première trace de Kylian Mbappé dans les Football Leaksdate de décembre 2012. Le gamin de Bondy vient de fêter ses 14 ans. Il achève sa deuxième année à l’Institut national du football (INF) de Clairefontaine, le plus prestigieux centre de formation français, et rêve de jouer un jour au Real Madrid. Ça tombe bien, le club lui fait les yeux doux. Il est invité à Madrid par l’entraîneur Zinedine Zidane, avec ses parents, pendant quatre jours. Le petit Kylian se fait prendre en photo avec Cristiano Ronaldo, son idole, dont les portraits tapissent les murs de sa chambre.

Kylian rêve. Du Real à Chelsea, les plus grands clubs le veulent. Mais ses parents ont les pieds sur terre. Tous deux sont des sportifs accomplis. Son père, Wilfrid, a été joueur et entraîneur à l’AS Bondy, le club où Kylian a tapé ses premiers ballons. Sa mère, Fayza, a été joueuse de handball professionnelle en première division, à Bondy. Ils ne cherchent pas le club le plus prestigieux, mais celui où l’immense talent de leur fils pourra éclore au plus vite.

Le 9 mars 2013, Wilfrid Mbappé s’envole pour Monaco afin de visiter le centre de formation de l’ASM. Les responsables de l’académie sont sous pression. « Tenez-moi informé, c’est un prospect ultra prioritaire », s’inquiète le directeur général du club, Vadim Vasilyev. Le contrat n’est conclu que début juillet. Le clan Mbappé s’est montré gourmand : selon L’Équipe, il a touché une prime de signature de 400 000 euros, un montant hors normes pour un gamin de 14 ans. Seul son salaire est normal pour un aspirant : 600 à 700 euros par mois. 

À l’époque, Mbappé n’aime pas trop défendre, cela agace ses entraîneurs, mais c’est « un phénomène », tranche Vasilyev. En septembre 2015, Kylian Mbappé n’a que 16 ans, mais joue déjà chez les moins de 19 ans, où il gagne les matchs presque à lui tout seul. Nicolas Holveck, directeur général adjoint de l’ASM, a rencontré ses parents pour discuter d’un premier contrat pro. « Pas pressés de signer, très lucides sur le talent et le potentiel de leur fils, ils savent que tôt ou tard, ils auront des propositions financières très intéressantes », écrit-il à Vasilyev.

Kylian Mbappé sous les couleurs de Monaco. © Reuters
Kylian Mbappé sous les couleurs de Monaco. © Reuters

L’obsession de Wilfrid, c’est la progression sportive. Il veut que Kylian passe chez les pros « au plus tard en début de saison prochaine ». Le club décide de le faire jouer immédiatement chez les « grands » de l’équipe réserve, qui évolue en CFA, bien que son entraîneur, Frédéric Barilaro, s’y oppose. « Nous avons eu cette discussion très pénible […], à l’issue de laquelle je n’ai pas eu d’autre choix que d’imposer l’intégration définitive de Mbappé dans le groupe CFA, dès lundi prochain », écrit Holveck à Vasilyev.

  • Le coup de pression de Vasilyev

Le jeune prodige n’y restera que quelques mois. À peine son fils surclassé, Wilfrid Mbappé veut qu’il intègre l’équipe première. Le 19 novembre 2015, il est reçu par l’entraîneur, Leonardo Jardim. « Leonardo a clairement fait comprendre au père qu’il compt[ait] sur le joueur et qu’il allait lui faire une place dans son groupe », se félicite un cadre du club.

Il est reçu dans la foulée par Vasilyev en personne. « Il a insisté en disant que cela lui a[vait] fait beaucoup de bien de pouvoir exprimer devant vous tout ce que lui et sa famille avaient subi jusque-là. Il m’a dit être à présent rassuré de savoir que son fils serait humainement mieux traité, s’il venait à prolonger son contrat chez nous », rapporte le directeur du centre de formation à Vasilyev. 

Le 2 décembre 2015, Leonardo Jardim lui offre sa première entrée en jeu en Ligue 1. Le 20 février 2016, à 17 ans et deux mois, Kylian Mbappé devient le plus jeune buteur de l’histoire du club, devant l’illustre Thierry Henry. C’est son premier record de précocité, le début d’une longue série. Mais Leonardo Jardim traîne à en faire un titulaire indiscutable, à la grande fureur du joueur et de son père.

C’est absurde, mais Kylian Mbappé est toujours aspirant, payé 700 euros par mois. En ce début 2016, Vadim Vasilyev est à cran : si aucun accord n’est trouvé, le prodige pourra partir librement le 30 juin, sans indemnité de transfert. Les plus grands clubs d’Europe sont déjà sur les rangs. 

Le mardi 16 février 2016, Vasilyev pose un ultimatum à Wilfrid Mbappé : s’il ne signe pas d’ici à vendredi, Kylian sera rétrogradé dans l’équipe des jeunes. Le directeur sportif, Luis Campos, appelle Wilfrid pour réparer les dégâts. « Il était nerveux pour la pression que tu lui a fait, rapporte-t-il à Vasilyev. Il dit aussi qu'il ne va pas [venir] vendredi à Monaco. […] Le joueur et son père [ne] nous font plus confiance. » Pour Campos, il est urgent que « Leonardo [Jardim] accepte de mettre Mbappé au départ du prochain match ».

Mbappé réclame des vols en jet privé et le salaire de Neymar s’il est Ballon d’or

Les négociations reprennent. Wilfrid Mbappé est si méfiant qu’il exige que le temps de jeu de son fils soit garanti dans son contrat. L’AS Monaco consulte la Ligue de football professionnel (LFP) sur la légalité d’une telle clause. « Je dois vous avouer que depuis maintenant dix ans que je suis à la LFP, c’est bien la première fois qu’un club me pose cette question », s’étonne le directeur juridique de la Ligue. Il répond que c’est impossible, car l’entraîneur doit rester libre et tous les joueurs doivent avoir « les mêmes chances » d’entrer en jeu.

Wilfrid Mbappé (à droite) veille sur la carrière sportive et le business de son fils. © Reuters
Wilfrid Mbappé (à droite) veille sur la carrière sportive et le business de son fils. © Reuters

Vadim Vasilyev affrète un jet privé pour convoyer le clan Mbappé de Paris à Monaco, pour un rendez-vous au sommet le 3 mars. Il y a Wilfrid, sa mère, Fayza, et son demi-frère, Jires Kembo. Pour remporter le deal, Monaco doit sortir son chéquier. Le club comptait au départ s’en sortir avec une prime à la signature de 300 000 euros. La famille négocie finalement 3 millions, comme l’avait révélé L’Équipe

Kylian Mbappé signe son contrat trois jours plus tard. Il touchera 1 million d’euros brut par an pour la saison 2016/2017 (environ 500 000 euros après impôts), et 1,2 million l’année suivante. Un salaire énorme pour un joueur de 17 ans.

  • L’offre à 214 millions du Real

L’AS Monaco ne regrettera pas son investissement. Grâce à sa pépite, le club signe l’une des meilleures saisons de son histoire. En mai 2017, à seulement 18 ans, Kylian Mbappé est champion de France et demi-finaliste de la Ligue des champions. C’est déjà une star. Le Real, Manchester City, Arsenal et le PSG ont sondé les intentions de l’ASM.

Kylian Mbappé est prêt à rester sur le Rocher. Mais le joueur et sa famille sont trop gourmands, même pour le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev, propriétaire du club. Le 28 juin 2017, lors d’un conseil d’administration,Vadim Vasilyev explique que Mbappé a « demandé à être le joueur le mieux payé du club et obtenir le même salaire que [Radamel] Falcao », soit 8 millions d’euros par an. Seize fois son salaire actuel.

Car Mbappé veut que cette somme lui soit versée ultra net dans la poche. À Monaco, les joueurs étrangers sont défiscalisés, mais les Français restent taxés dans l’Hexagone. En clair, Mbappé demande donc au club de payer ses impôts à sa place. Vasilyev refuse, car « la mécanique est trop complexe à élaborer et risquée pour le club ».

Le directeur général de l’ASM annonce aux administrateurs qu’il va se rendre immédiatement en Espagne pour « rencontrer Florentino Perez ». Kylian Mbappé veut « rejoindre […] le Real de Madrid, son club de cœur », et jouer aux côtés de son idole, Cristiano Ronaldo.

Florentino Perez, président du Real Madrid. © Reuters
Florentino Perez, président du Real Madrid. © Reuters

Le 20 juillet, un accord est trouvé. Le Real est prêt à payer 180 millions d’euros, dont 30 millions de bonus. Mais il y a un hic. Nous avions révélé, grâce aux Football Leaks, que Madrid avait placé Monaco sur sa liste noire des paradis fiscaux et taxait en conséquence à 19 % les profits réalisés par les entreprises du Rocher avec l’Espagne. Il y en a pour 34 millions d’euros, que l’ASM ne veut pas payer.

Le lendemain, le Real craque et transmet son offre ferme, dans laquelle il accepte de régler la taxe. Le club madrilène était donc prêt à mettre 214 millions sur la table pour s’offrir Mbappé ! Presque autant que ce que paiera, deux semaines plus tard, le PSG pour s’offrir Neymar.

Reste à convaincre le joueur et sa famille. José Ángel Sánchez, directeur général du Real, demande à Vasilyev l’autorisation d’inviter Wilfrid Mbappé à « partager des moments de qualité » à Los Angeles, où le club dispute des matchs amicaux.

Selon le quotidien espagnol Marca, la rencontre américaine a eu lieu trois jours plus tard, le 24 juillet. Wilfrid Mbappé s’inquiète pour le temps de jeu de son fils, étant donné la concurrence en attaque avec les trois stars du club, Cristiano Ronaldo, Karim Benzema et Gareth Bale. Selon Marca, il aurait aussi été question d’argent : Wilfrid Mbappé aurait dit à Florentino Perez avoir reçu « une très grosse offre du PSG », et aurait réclamé en conséquence pour son fils 14 millions ultra net par an.

Pour satisfaire le jeune prodige, le Real tente de vendre Bale. Sans succès. Début août, Mbappé annonce à Vasilyev qu’il a choisi Paris. Le choix du jeu et de la raison. L’ASM rechigne d’abord à renforcer son principal concurrent, à qui il vient de rafler le titre de champion de France. Vasilyev finit par céder, à condition que le PSG s’aligne sur l’offre du Real : 180 millions par an.

Cela semble a priori impossible. Une semaine plus tôt, le PSG vient de stupéfier la planète foot en s’offrant Neymar pour 222 millions d’euros, pulvérisant le record du plus gros transfert de l’Histoire. Mais en cet été 2017, l’émir du Qatar, propriétaire du club parisien, n’a plus de limites. Le 18 août, les deux clubs s’accordent sur le principe d’un transfert. 

  • Les folles demandes de Mbappé au PSG

Quelques jours plus tôt, le directeur sportif du PSG, Antero Henrique, a rencontré Kylian et Wilfrid Mbappé. Ils sont très gourmands. Le joueur demande 55 millions d’euros : 5 millions de prime à la signature et un salaire de 50 millions d’euros sur cinq ans, soit 10 millions en moyenne. Le tout ultra net d’impôts.

Le PSG accepte. Y compris la garantie fiscale que Monaco avait refusée, et qui revient, pour le club, à payer les impôts du joueur. Résultat : Mbappé coûte en moyenne au PSG 31 millions d’euros par an rien qu’en salaire, et 60 millions en comptant l’amortissement de son transfert. Davantage, à lui tout seul, que le budget annuel des clubs de Montpellier ou Toulouse.

Kylian Mbappé sous les couleurs du PSG. © Reuters
Kylian Mbappé sous les couleurs du PSG. © Reuters

La négociation a été rude quant à la répartition des 50 millions sur les cinq années du contrat. Wilfrid Mbappé avait demandé 9,5 millions dès la première saison. Refus du PSG, qui voulait fidéliser son jeune prodige en lui augmentant son salaire chaque année. Kylian Mbappé a finalement accepté de toucher 7 millions en 2017/18 et 9,3 millions cette saison. Son salaire progressera de 1 million les deux années suivantes, puis culminera à 12 millions en 2021/22. À condition, bien sûr, qu’il soit toujours là.

En comptant sa prime de signature, versée en deux fois, Kylian Mbappé a touché 9,5 millions l’an dernier et 11,8 millions cette saison. Il est le deuxième joueur le mieux payé de France, loin derrière Neymar mais devant son coéquipier, Edinson Cavani (10,5 millions).

Mais cela ne suffit pas au jeune prodige. Il a demandé au PSG des clauses folles, qui ont presque toutes été rejetées. 

Kylian Mbappé voulait qu’au cas où il remporte le Ballon d’or, il devienne automatiquement le joueur le mieux payé du PSG. Ce qui ferait tripler son salaire pour le porter à plus de 30 millions d’euros annuels, le montant de celui de Neymar. « Le Ballon d’or, je n’y pense pas », déclarait pourtant Mbappé le 11 octobre dernier. S’il l’obtient, le club lui versera finalement un bonus de 500 000 euros net d’impôts. 

La jeune star voulait aussi toucher plus de primes de performance que ses camarades. Ces bonus (400 000 euros par exemple pour le titre national) sont versés en brut par le PSG. Kylian Mbappé voulait toucher les mêmes sommes, mais net d’impôts. C’est non.

Kylian Mbappé voulait que le club lui finance 50 heures par an de voyages en jet privé. Stupeur au PSG. Il ne les aura pas, mais obtient une indemnité supplémentaires de 30 000 euros par mois pour financer ses frais de logement et trois employés personnels : gestionnaire de la maison, chauffeur et agent de sécurité.

Les manœuvres fiscales du PSG et de l’AS Monaco

Wilfrid Mbappé a fait deux demandes plus surprenantes encore lors d’une négociation en direct avec le président du club, Nasser al-Khelaïfi. Il voulait que son fils puisse partir librement au cours des trois premières années de son contrat si un autre club faisait une proposition de transfert suffisamment élevée au PSG. S’agissait-il d’une « clause Real Madrid » destinée à permettre à Kylian de rejoindre son « club de cœur », auquel il avait temporairement renoncé par crainte de ne pas assez jouer ? Il n’a pas souhaité nous répondre. 

Selon les documents Football Leaks, al-Khelaïfi aurait d’abord accepté. Mais il a changé d’avis, notamment pour des raisons juridiques. Cela s’apparenterait à une clause libératoire, illégale en France.

Le père du joueur s’inquiète justement de la clause libératoire de 222 millions d’euros que le PSG a payée deux semaines plus tôt pour s’offrir Neymar. Le PSG est accusé par ses rivaux de violer les règles du fair-play financier de l’UEFA (lire notre enquête ici). Wilfrid Mbappé a demandé à Nasser al-Khelaïfi que son fils touche une prime pour « perte de chance » si le PSG était exclu de la Ligue des champions par l’UEFA pour déficit excessif. Il ne l’a pas obtenue. Il pourrait s’en mordre les doigts.

Une autre requête, acceptée celle-là, montre la relation très forte entre Kylian et son père. Wilfrid Mbappé a obtenu de pouvoir assister aux entraînements de l’équipe. Il a aussi le droit d’organiser au Camp des Loges des « séances d’entraînement individuelles » supplémentaires avec son fils, à condition qu’elles soient validées par le club et qu’un « membre du staff » sportif y assiste.

Kylian Mbappé de retour au stade de l’AS Bondy, le 17 octobre 2018, pour fêter la Coupe du monde. © Reuters
Kylian Mbappé de retour au stade de l’AS Bondy, le 17 octobre 2018, pour fêter la Coupe du monde. © Reuters

Une dernière demande de la famille est arrivée fin août : les parents demandent au PSG de financer la rénovation du stade de l’AS Bondy, l’ancien club de Kylian et Wilfrid, afin de le transformer en terrain synthétique. Le PSG refuse de s’y engager, apparemment pour des raisons juridiques.

Le dossier a été relancé en septembre 2017, juste après le transfert, par la maire socialiste de Bondy Sylvine Thomassin. Si Mbappé avait été vendu à l’étranger, l’AS Bondy, financé par la commune, aurait touché 1,8 million en tant que club formateur. Soit davantage que son budget annuel de 1,1 million.

Mais cette indemnité n’étant pas due pour les transferts entre deux clubs français, le PSG y a échappé. La maire a donc demandé au club parisien un « petit retour d’ascenseur » pour la ville et le club qui a formé Kylian : participer, à hauteur de 925 000 euros, au financement de ce terrain synthétique « dont les jeunes ont furieusement besoin ». Sylvine Thomassin a rencontré en décembre 2017 le directeur général adjoint du PSG, Jean-Claude Blanc. Contactée par Mediapart, la mairie de Bondy indique que le PSG n'a pas répondu à sa demande de financement à ce jour.

Un accord définitif entre le PSG et la famille Mbappé est trouvé le 29 août 2017, deux jours seulement avant la fermeture du mercato. Mais une embrouille fiscale de dernière minute entre l’AS Monaco et le PSG a failli tout faire capoter.

  • Le bras de fer Monaco-PSG

Les négociations entre les deux clubs ont démarré sur la base de la proposition du Real : 180 millions d’euros. Au bout du compte, le joueur a été prêté un an gratuitement au PSG, avec option d’achat obligatoire à 145 millions. Plus 35 millions de bonus si le PSG revend ou prolonge le joueur.

Les observateurs pensaient que ce montage était destiné à permettre au PSG d’essayer de respecter les règles du fair-play financier, étant donné les 222 millions dépensés juste avant pour l’achat de Neymar. Pas du tout. L’arrangement a été conçu pour permettre à l’AS Monaco de ne pas payer d’impôts.

Le directeur financier, Alexandre Sarrazin, s’en inquiète dans un mail du 9 août à Vadim Vasilyev. Jusqu’ici le club, déficitaire, n’avait jamais payé d’impôt sur les bénéfices. Mais la vente de Mbappé va rendre le club très profitable et générer « un impôt à 16,5 millions d’euros ». « Ça sera peut-être aussi le moment de faire un montage comme on l’a évoqué avec une partie du transfert sur la saison prochaine. Ça sera plus facile pour eux [le PSG – ndlr], et mieux (ou moins mauvais pour nous) », ajoute-t-il, quatre jours plus tard.

Le PSG est ravi. La combine ne change rien en matière de fair-play financier car le club doit intégrer, dès la période de prêt, l’intégralité du prix de Mbappé dans ses comptes. Mais cela a l’immense avantage de soulager la trésorerie du club, totalement à sec. En interne, l’opération est jugée impossible sans apport d’argent frais de l’actionnaire, QSI, c’est-à-dire de l’État du Qatar.

Le club parisien tente de réduire la facture en payant une partie du prix… en nature. Le 19 août, le PSG propose à Monaco un paiement de 140 millions cash sur quatre ans, dont 10 millions seulement la première année, plus un joueur d’une valeur de 40 millions.

Vadim Vasilyev, directeur général de l’AS Monaco. © Reuters
Vadim Vasilyev, directeur général de l’AS Monaco. © Reuters

Vasilyev est intéressé, et choisit le milieu de terrain allemand Julian Draxler. Le PSG refuse et propose l’international brésilien Lucas Moura. Impossible pour l’ASM, qui a déjà atteint son quota de quatre joueurs non européens.

Le 21 août à 21 h 30, Vasilyev lance un ultimatum au directeur sportif du PSG, Antero Henrique : « Il apparaît désormais que la seule solution envisageable » consiste à revenir à 180 millions cash. « Nous vous laissons jusqu'à demain 18 h pour nous formuler cette offre. Ce délai passé, nous considérerons que les négociations sont définitivement closes. »

Henrique négocie un délai. Et tente, une nouvelle fois, de refiler Lucas Moura à Monaco. Mais le 27 août, Henrique envoie une nouvelle offre sans joueur à Vasilyev : 30 millions tout de suite pour le prêt d’un an, puis 115 millions en trois fois jusqu’en 2020, et 35 millions de bonus. Le compte est bon. Le PSG a cédé mais met la pression : l’offre n’est valable que jusqu’au soir même à minuit.

Le délai ne sera pas tenu car il reste quelques petits détails à régler. Si Kylian Mbappé venait à mourir ou se blessait très gravement pendant l’année de prêt, Monaco ne toucherait rien. L’ASM exige donc que le PSG souscrive à son profit une assurance d’un montant de 180 millions pour parer à cette éventualité.

Le 29 août, tout semble enfin prêt. Le mercato ferme dans 48 heures. Quand un problème fiscal menace de tout faire capoter. Les juristes du PSG ont découvert que le prêt de Mbappé est un achat de service à une entreprise étrangère (en l’occurrence monégasque), soumis à un prélèvement à la source de 33,3 %. Sur les 30 millions du prêt, le PSG doit donc payer 10 millions d’impôts, et ne reversera à l’ASM qu’« un montant net de 20 millions », écrit Henrique à Vasilyev. 

C’est la crise. L’ASM refuse de perdre 10 millions. Les deux clubs se battent à coups d’analyses fiscales pour savoir s’il faut bien payer ou non cet impôt. 

La situation est surréaliste. Kylian Mbappé est arrivé la veille à Clairefontaine, où il est cloîtré plusieurs jours pour préparer deux matchs de l’équipe de France. Ses parents patientent à Paris dans une chambre d’hôtel louée par le PSG. Ils ne comprennent pas pourquoi les choses traînent. Alimentés par Monaco, ils rejettent la faute sur le PSG, qu’ils soupçonnent de jouer la montre.

L’agent Jorge Mendes touche 9 millions pour un travail nébuleux

L’ASM débloque la situation le 30 août à 18 h 45. Dans un mail à Henrique, Vasilyev propose un prêt gratuit la première année, 90 millions en juillet 2018 et 55 millions un an plus tard, plus le bonus de 35 millions.

Le prêt étant égal à zéro, le fisc français ne touchera rien. C’est ainsi que le deuxième joueur le plus cher de l’histoire du foot a été prêté gratuitement pendant un an. 

Le 31 août au matin, les contrats sont enfin prêts. Les hommes du PSG filent à Clairefontaine. Le sélectionneur Didier Deschamps a accepté de libérer Kylian Mbappé pendant une demi-heure après le déjeuner. Le jeune attaquant signe peu après 14 heures. Moins de dix heures avant la fermeture du mercato.

La trouble commission de l’agent Jorge Mendes

Une bonne histoire de transfert ne serait pas complète sans agents. Mais Kylian Mbappé n’en a pas. Il est représenté par ses parents, assistés par l’avocate parisienne Delphine Verheyden. Les deux clubs, on l’a vu, ont négocié en direct. Au soir du 30 août, dans la convention de transfert, le PSG et Monaco « déclarent qu’aucun agent sportif […] n’a participé à la négociation du contrat ».

Ils n’apparaissent que le matin du 31 août, le jour de la signature. À 7 h 52, Daniel Bique, directeur juridique de l’ASM, fait modifier la convention pour ajouter les noms de deux agents : l’Italien Roberto Calenda et le super agent portugais Jorge Mendes.

On ne présente plus Jorge Mendes, agent de Cristiano Ronaldo et José Mourinho, dont les Football Leaks ont révélé le système d’évasion fiscale qu’il a élaboré pour ses clients. Mendes est dans tous les bons coups à Monaco, dont il a construit l’équipe en 2013. Il est très proche du propriétaire du club, Dmitri Rybolovlev, avec lequel il a mené des transactions troubles dans des paradis fiscaux (lire notre enquête ici).

Les règles de la Fifa sont strictes : l’agent doit être mandaté par écrit par le club avant le début des négociations. Pour Mendes, tout a l’air en ordre. Sa convention, datée du 11 juillet, prévoit que l’agent touchera 5 % du transfert de Mbappé s’il est vendu 180 millions. Un avenant daté du 31 août indique que, la mission ayant été accomplie, Mendes touchera comme prévu la bagatelle de 9 millions d’euros, dont 7,25 millions ferme et 1,75 millions lorsque le PSG paiera le bonus de 35 millions.

Le super agent Jorge Mendes a touché 9 millions d’euros de Monaco sur le transfert de Mbappé grâce à des contrats antidatés. © Reuters
Le super agent Jorge Mendes a touché 9 millions d’euros de Monaco sur le transfert de Mbappé grâce à des contrats antidatés. © Reuters

Mais les documents ont été antidatés. Un courriel issu des Football Leaks montre que la convention datée du 11 juillet n’a été signée par Vasilyev que le 8 septembre, et que Mendes ne l’avait alors toujours pas signée. Bref, les règles de la Fifa ont été violées, mais Mendes a l’habitude. Un audit confidentiel de son agence, Gestifute, stipule « qu’ils ne signent généralement aucun contrat » de représentation. « Si ça ne tenait qu'à moi, les contrats Fifa n’existeraient pas », s’est même vanté l’intéressé.

A-t-il vraiment travaillé ? Il n’apparaît pas dans les Football Leaks. Dans les nombreux articles de presse parus sur le transfert, on ne trouve guère de trace de son intervention, mis à part une possible discussion le 23 août à Monaco. Ça fait cher la discussion, 9 millions d’euros.

Des courriels issus des Football Leaks permettent d’envisager une piste. Le 22 mars, cinq mois avant le transfert, Mendes avait envoyé par mail à Vasilyev, sans le moindre commentaire, trois articles de presse espagnols évoquant l’intérêt brûlant du Real Madrid pour Mbappé. « Le Real va tout faire pour le recruter », écrit le quotidien sportif AS.

Le directeur de communication du club, Bruno Skropeta, a remarqué les articles. Il en parle à Vasilyev. « C’est Jorge derrière il est incroyable, répond le directeur général. Est-ce que c’est bien  pour nous ou je fais la pression à Jorge pour arrêter tout ça ? » Réponse de Skropeta : « Si vous ne souhaitez pas le vendre cet été c’est mieux de limiter cela. Sinon ça va devenir compliqué même pour le joueur. […]Après s’il faut faire monter les enchères ce n’est pas négatif. »

Jorge Mendes a-t-il été payé par Monaco pour faire monter les enchères avec le Real ? A-t-il vraiment travaillé sur le transfert de Mbappé au PSG ? Contacté par l’EIC, l’intéressé n’a pas donné suite.

Le cas de Roberto Calenda est encore plus mystérieux. Cet agent italien, résident de Monaco, a travaillé avec l’ASM sur quelques transferts, comme celui du Brésilien Gabriel Boschilia en 2015. On ne trouve sa trace nulle part dans le transfert de Mbappé. L’ASM lui a pourtant versé 2 millions d’euros. L’avenant lui accordant ce pactole est lui aussi antidaté : le document est officiellement du 31 août, mais n’a été signé que le 29 septembre.

Contacté, Calenda ne nous a pas répondu. L’AS Monaco n’a pas commenté les contrats antidatés et s’est contenté d’indiquer par écrit que « Jorge Mendes et Roberto Calenda ont travaillé comme agents » sur le transfert de Mbappé. 

  • Le jackpot de Rybolovlev

L’opération est sans doute la plus rentable de l’histoire du foot. Pour un investissement de 3 millions d’euros en 2016 (la prime de signature de Mbappé), l’ASM va recevoir 180 millions, soit soixante fois sa mise. À ce stade, même les plus roués des traders ne peuvent pas rivaliser. 

Les documents Football Leaks révèlent que le bénéficiaire de cette manne n’est pas l’AS Monaco, mais son propriétaire : l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev. Depuis la fin 2011, il a injecté la bagatelle de 332 millions d’euros dans le club. Il a passé l’éponge sur la moitié de cette dette, mais compte bien récupérer le solde, soit 149,7 millions d’euros. 

Grâce à Kylian Mbappé, c’est presque chose faite. Le 17 novembre 2017, le directeur financier du club écrit qu’il est prévu que les versements du PSG concernant l’indemnité de transfert fixe de 145 millions iront presque intégralement dans la poche du propriétaire. L’ASM a prévu « un montant net reversé au président » de 77 millions au 30 juillet 2018, et de 47 millions en juin 2019. Soit un total de 124 millions. Champagne.

Source

  • J'aime 4


0 Commentaire


Commentaires recommandés

Il n’y a aucun commentaire à afficher.

Créer un compte ou se connecter pour commenter

Vous devez être membre afin de pouvoir déposer un commentaire

Créer un compte

Créez un compte sur notre communauté. C’est facile !

Créer un nouveau compte

Se connecter

Vous avez déjà un compte ? Connectez-vous ici.

Connectez-vous maintenant
×