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Dopage financier: la «bombe atomique» de l’AS Monaco

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Dopage financier: la «bombe atomique» de l’AS Monaco

 PAR YANN PHILIPPIN ET DONATIEN HUET

L’oligarque russe Dmitri Rybolovlev a tenté de dissimuler ses subventions à l’AS Monaco derrière un contrat de marketing fictif et un montage offshore viales îles Vierges britanniques et Hong Kong. Une combine qualifiée en interne de « bombe atomique ». L’UEFA a passé l’éponge.

C’est la plus belle remontada de l’histoire de foot français. Lorsque l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev rachète les deux tiers de l’AS Monaco à l’État monégasque en décembre 2011, le club, alors dix-huitième de Ligue 2, est en pleine banqueroute sportive et financière. Deux ans et demi plus tard, l’équipe du Rocher est vice-championne de France de Ligue 1 et qualifiée pour la Ligue des champions. Chapeau l’artiste.

 

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Enfin, pas tout à fait. Ancien roi de la potasse en Russie ((un composé du potassium utilisé notamment comme engrais), doté d’une fortune d’au moins 6,8 milliards de dollars, Rybolovlev a eu recours à une arme absolue, déjà éprouvée par son compatriote Roman Abramovich à Chelsea ou par le Qatar au PSG : le dopage financier massif. Suite à sa reprise de l’ASM, l’oligarque y a injecté 326 millions d’euros en deux ans, en violation des règles de l’UEFA. C’est ce que révèlent les documents Football Leaks, obtenus par Der Spiegel et analysés par Mediapart et ses partenaires du réseau EIC.

 

Depuis 2010, la Fédération européenne de football (UEFA) interdit aux actionnaires de subventionner leurs clubs à fonds perdus. C’est le fair-play financier. Qu’à cela ne tienne, Rybolovlev a trouvé une incroyable combine. En juin 2014, l’ASM a signé un accord avec une agence de marketing sportif, censée lui apporter 140 millions d’euros par an. Sauf que l’argent devait en réalité être fourni en secret par Rybolovlev, via un montage offshore passant par Hong Kong et les îles Vierges britanniques. Les dons de « Rybo » auraient donc été transformés fictivement en revenus de sponsoring, compatibles avec le fair-play financier.

 

Le montage offshore de Dmitri Rybolovlev pour maquiller en revenus de sponsoring ses subventions à l'AS Monaco. © Donatien Huet / Mediapart
Le montage offshore de Dmitri Rybolovlev pour maquiller en revenus de sponsoring ses subventions à l'AS Monaco. © Donatien Huet / Mediapart

 

Sauf que le montage a capoté, pour cause de brouille entre Rybolovlev et Bernard de Roos, le patron d’AIM, l’agence de marketing sportif suisse au cœur du montage. Lors de cette bataille, De Roos a menacé de lancer une « bombe à neutrons », c’est-à-dire de révéler la combine à l’UEFA. Monaco a préféré conclure un accord à l’amiable pour éviter l’explosion.

Au bout du compte, le club a frôlé le dépôt de bilan et n’a eu quasiment aucune sanction malgré l’ampleur du déficit et la tentative de fraude. L’UEFA, dirigée à l’époque par Michel Platini et son bras droit Gianni Infantino (l’actuel patron de la FIFA), a préféré signer un accord amiable assorti d’une amende de 2 millions d’euros. C’est cadeau. 

Alors que la chambre d’instruction de l’Instance de contrôle financier des clubs (ICFC) de l’UEFA avait découvert de nombreux éléments troublants, elle a préféré détourner le regard, au point d’omettre dans sa décision toutes les informations compromettantes pour l’ASM. Il faut dire que le club a mené un lobbying efficace et a su se rapprocher de personnages clés. Après un dîner au restaurant monégasque de Joël Robuchon, le responsable du fair-play financier à l’UEFA a aidé le club à préparer ses auditions devant la chambre d’instruction.

Sollicité par Mediapart, Bernard de Roos n’a pas répondu. L’AS Monaco nous a envoyé une réponse écrite (à lire dans l’onglet Prolonger) qui ne dément pas nos informations sur le montage AIM. Le club affirme que sa collaboration avec l’agence suisse visait à « développer les capacités du club »par le truchement de nouveaux contrats marketing. « Le projet proposé par cette société s’étant révélé trop ambitieux et impossible à atteindre, l’AS Monaco a décidé de mettre fin à la collaboration avec l’agence AIM tout en informant les autorités sportives de cette rupture de contrat. »

L’histoire commence par une volte-face. À son arrivée sur le Rocher, Rybolovlev dépense sans compter : 326 millions au total, dont la moitié engloutie lors de l’été 2013 pour constituer une équipe de choc pour le retour en Ligue 1. Avec l’aide du « super agent » Jorge Mendes, l’AS Monaco recrute quatre pointures : les Portugais João Moutinho et Ricardo Carvalho et les attaquants colombiens Radamel Falcao et James Rodriguez. 

 

Le prince Albert de Monaco et Dmitri Rybolovlev au Stade Louis-II de l'AS Monaco. © Reuters
Le prince Albert de Monaco et Dmitri Rybolovlev au Stade Louis-II de l'AS Monaco. © Reuters

En mai 2014, l’ASM, vice-champion de France, se qualifie pour la Ligue des champions, et devient du même coup assujettie aux règles du fair-play financier. À l’AS Monaco, c’est la panique. Le club prête ou vend la plupart de ses stars, dont James Rodriguez au Real Madrid pour 75 millions d’euros (plus 15 de bonus). Dmitri Rybolovlev change brutalement de modèle. Il n’y aura plus de subventions. L’AS Monaco devra vivre de la vente de joueurs.

Ce sera d’ailleurs un énorme succès, avec les cessions astronomiques, saison après saison, de prodiges comme Kylian Mbappé (180 millions d’euros), Benjamin Mendy (57 millions) ou Thomas Lemar (70 millions). Même si ce modèle est aujourd’hui en crise à force d’avoir trop vendu : l’ASM a limogé le mois dernier son entraîneur portugais Leonardo Jardim, remplacé par Thierry Henry, l’ex-attaquant vedette des Bleus champion du monde en 1998.

Mais en cet été 2014, Dmitri Rybolovlev ne sait pas si sa stratégie de trading, décidée sous la contrainte du fair-play financier, va fonctionner. C’est la panique. Le club a perdu 170 millions d’euros au cours des trois dernières saisons, quatre fois plus que la limite de 45 millions fixée par l’UEFA. Le club risque la sanction suprême, synonyme de catastrophe : l’exclusion de la Ligue des champions.

Afin de respecter le fair-play financier, « nous allons devoir trouver des sponsors pour accroître les revenus et remplacer les contributions de l’actionnaire majoritaire », disait Rybolovlev en 2013 au conseil d’administration de l’ASM. Mais il s’agit d’une mission impossible, vu la population minuscule de la principauté (35 000 habitants dont 9 000 Monégasques), le stade Louis-II à moitié vide et les marques qui boudent le club. Résultat : les ventes de billets et les sponsors n’ont rapporté que 14,4 millions d’euros lors de la saison 2013-14. Un chiffre ridicule pour un club dont le budget est alors de 125 millions par an.

L’inspection des comptes par la chambre d’instruction de l’Instance de contrôle financier des clubs (ICFC), l’organe « indépendant » créé par l’UEFA pour faire respecter le fair-play financier, ne commencera qu’en juillet 2014. Mais dès le mois de janvier, l’ASM entame une intense campagne de lobbying. À la manœuvre : le directeur général russe Vadim Vasilyev et son conseiller spécial Filips Dhondt, un Belge très introduit à Monaco, qui a facilité le rachat du club. L’objectif : trouver « une solution politique », écrit Dhondt à Vasilyev.

Ils veulent rencontrer deux hommes clés : Jean-Luc Dehaene, le président de la chambre d’instruction qui va mener l’enquête ; et Andrea Traverso, responsable du fair-play financier à l’UEFA, qui dépend directement du président Platini et de son bras droit Gianni Infantino. Dehaene et Traverso sont si débordés qu’ils proposent un rendez-vous entre deux avions à l’aéroport de Nice. Mais Vasilyev veut les inviter à Monaco pour « passer du temps ensemble ». « Un dîner en soirée créerait une meilleure relation », abonde Dhondt. La rencontre est annulée.

Une société-écran aux îles Vierges pour masquer Rybolovlev

L’AS Monaco obtient encore mieux. Le 13 mars 2014, Dmitri Rybolovlev décroche un rendez-vous au sommet au siège de l’UEFA à Nyon avec Michel Platini et Gianni Infantino. « Andrea Traverso sera également disponible », précise l’assistante de Rybolovlev. Ce dernier en profite pour se rendre dans la foulée en hélicoptère dans son chalet suisse de Gstaad.

 

Dmitri Rybolovlev, président et actionnaire à 66 % de l'AS Monaco. © Reuters
Dmitri Rybolovlev, président et actionnaire à 66 % de l'AS Monaco. © Reuters

Le directeur marketing de l’AS Monaco se charge de briefer son président. L’objectif est de « construire une relation plus proche et plus personnelle avec Michel Platini, [qui est] le grand promoteur » du fair-play financier, écrit-il à Rybolovlev. Le président doit insister sur le projet du club et « évidemment ne pas donner la moindre indication » sur le fait que l’ASM a violé les règles. Enfin, Rybolovlev est invité, « seulement si c’est approprié et pour montrer que notre président est bien informé », à faire remarquer à Michel Platini que son fils travaille pour l’actionnaire qatari du PSG, « ce qui est évidemment proche du conflit d’intérêts ». Le club nous a répondu que Rybolovlev n’a pas suivi ce conseil « inapproprié ».

Mais le lobbying ne suffit pas. Il faut de l’argent. En mai 2014, Rybolovlev et ses troupes élaborent une incroyable combine : un faux accord marketing financé en secret par l’oligarque, qui doit apporter à l’AS Monaco la somme colossale de 1,4 milliard d’euros.

 

Bernard de Roos, propriétaire et patron de l'agence suisse AIM. © LinkedIn de Bernard de Roos
Bernard de Roos, propriétaire et patron de l'agence suisse AIM. © LinkedIn de Bernard de Roos
 
Le club du Rocher a besoin d’un complice crédible. Il l’est. Bernard de Roos, 61 ans, Néerlandais installé en Suisse, est une pointure internationale du sport business. Médaillé d’or de voile aux Jeux olympiques de 1984 puis directeur du comité olympique néerlandais, il a cofondé l’agence de marketing sportif T.E.A.M., où il a conseillé l’UEFA et inventé le concept de l’actuelle Ligue des champions.

En 2005, il claque la porte et crée à Lucerne sa propre agence, AIM Sport Marketing. Il s’illustre à nouveau en aidant un câblo-opérateur à remporter les droits télé du foot allemand pour 800 millions d’euros, record absolu à l’époque.

En juin 2014, l’AS Monaco signe un partenariat inédit avec AIM (notre document ci-dessous). L’agence prend en main le marketing et le sponsoring du club, avec pour objectif de doper les revenus. Le club embauche quatre salariés d’AIM (dont son nouveau directeur marketing Henri van der Aat) et lui loue pour 350 000 euros par an un système de panneaux publicitaires dernier cri pour équiper le stade Louis-II.

 

Le contrat entre l'AS Monaco et la société de Hong Kong AIM Digital Imaging, contrôlée par Bernard de Roos © EIC
Le contrat entre l'AS Monaco et la société de Hong Kong AIM Digital Imaging, contrôlée par Bernard de Roos © EIC

En échange, AIM va garantir 140 millions de revenu annuel à l’AS Monaco pendant dix ans. Un montant absolument délirant. C’est davantage que les dépenses annuelles du club à l’époque (125 millions), et cinq fois plus que les plus gros accords de sponsoring signés par le Real Madrid ou le FC Barcelone.

Le système est le suivant. Chaque année, le club fait les comptes de ses recettes, hors droits télévisés français : revenus du stade, sponsors, droits de la Ligue des champions, etc. Si le total est inférieur à 140 millions, AIM doit payer la différence de sa poche. 

Le problème, c’est qu’à l’époque, les ventes de billets et les sponsors ne rapportent que… 14,4 millions d’euros ! AIM doit donc payer 125,6 millions. « Le projet n’a aucun sens économiquement », s’inquiète le 12 mai Tetiana Bersheda, l’avocate de Rybolovlev et administratrice de l’AS Monaco, dans un mail à Vadim Vasilyev et à plusieurs dirigeants du club. Elle redoute les « sanctions potentielles si ce montage est révélé » à l’UEFA.

Le contrat est d’autant plus absurde qu’il est rétroactif : AIM doit payer pour la saison 2013-14, qui est sur le point de s’achever. Officiellement, c’est parce que la coopération a commencé de façon informelle un an plus tôt. Bersheda s’en inquiète auprès de Rigmora, le family office de Rybolovlev. « Vous voulez un contrat rétroactif ? Il est difficile de dire [qu’il a été] conclu oralement par le passé. Confirmez s’il vous plaît. » « Oui », répond l’un des collaborateurs de l’oligarque.

Autre incongruité : le contrat n’est pas signé avec l’agence suisse AIM, mais avec une société offshore immatriculée à Hong Kong, AIM Digital Imaging, contrôlée personnellement par Bernard de Roos. « L’entreprise ne doit PAS être basée en Suisse à cause des risques liés au divorce [de Rybolovlev] », a insisté Tetiana Bersheda.

Deux mois plus tôt, son ex-épouse avait obtenu en Suisse un jugement très favorable (annulé par la suite en appel) lui accordant la moitié de la fortune de l’oligarque. Y compris les actifs logés dans ses trusts à Chypre, dont Rybolovlev prétendait qu’ils ne lui appartenaient pas. Comme l’argent issu de ces mêmes trusts devait financer à travers AIM un club de foot dont il est de notoriété publique qu’il appartient à l’oligarque, mieux valait en effet éviter que les fonds transitent par la Suisse. Va donc pour Hong Kong !

Dernière combine : le contrat, daté du 6 juin, a été antidaté. Il a en réalité été signé entre les 16 et 20. Juste à temps pour pouvoir intégrer l’argent d’AIM dans les comptes clos le 30 juin, que l’AS Monaco envoie dans la foulée à l’UEFA. Résultat : le club affiche un profit de 11 millions d’euros au lieu d’une perte de 116 millions.

Le deal est si atypique qu’un nouvel effort de lobbying s’impose. Ça tombe bien : comme chaque année, l’UEFA organise les 26 et 27 août à Monaco son grand séminaire annuel de début de saison, avec match amical, conférences, cocktails, et le traditionnel barbecue.

L’AS Monaco a mis les petits plats dans les grands pour Andrea Traverso, responsable du fair-play financier à l’UEFA. En marge du séminaire, le club lui a un offert un dîner au restaurant étoilé de Joël Robuchon à l’hôtel Metropole, pour une discussion « informelle » avec Vadim Vasilyev et Bernard de Roos.

 

Andrea Traverso, responsable du fair-play financier à l'UEFA. © D.R.
Andrea Traverso, responsable du fair-play financier à l'UEFA. © D.R.

Andrea Traverso est visiblement ravi. Le 27 octobre, il se déplace tout spécialement sur le Rocher… pour aider en secret le club à préparer son audition devant la chambre d’instruction de l’UEFA, en charge de l’enquête sur l’AS Monaco. « Aucun document ne lui sera remis. […] Recevez ses conseils et commentaires », écrit Dhondt à Vasilyev. 

La chambre d’instruction a des doutes sur le contrat AIM. Elle a ouvert une enquête. Et l’ASM a un gros problème. Le premier versement de 9 millions, qui devait arriver le 3 octobre, n’a pas été payé. Et pour cause, Bernard de Roos n’a pas l’argent.

La dernière brique du montage n’a été finalisée que le 31 octobre, à travers un « accord d’investissement » ultra confidentiel (notre document ci-dessous). City Concept Ventures (CCV), une société-écran immatriculée aux îles Vierges britanniques, s’engage à « investir » 140 millions d’euros par an pendant dix ans dans AIM Digital Imaging. Soit exactement ce que la société doit payer à l’AS Monaco. Le contrat prévoit que CCV versera une commission de 2,2 millions par an à la société de Bernard de Roos. Le prix de sa participation au montage.

 

Le contrat secret entre AIM la société société offshore aux îles Vierges contrôlée par Dmitri Rybolovlev, président de l'AS Monaco © EIC
Le contrat secret entre AIM la société société offshore aux îles Vierges contrôlée par Dmitri Rybolovlev, président de l'AS Monaco © EIC

Car City Concept Ventures est un faux nez de Dmitri Rybolovlev. Le contrat indique que la société est gérée par le cabinet d’avocats Neocleous, qui gère les trusts de l’oligarque à Chypre. Plusieurs mails internes à l’ASM confirment qu’il s’agit d’un « accord entre AIM et Rigmora », le family office de Rybolovlev.

Ce contrat débloque subitement la situation. Le 3 novembre, Bernard de Roos demande à Vadim Vasilyev de lui envoyer « aujourd’hui les coordonnées bancaires de l’AS Monaco pour préparer les transactions ».

« S’il n’y a pas de négociation bientôt, je vais lancer une bombe à neutrons »

C’est donc le cœur léger que les dirigeants se rendent, le 7 novembre, à l’audition devant la chambre d’instruction. L’AS Monaco n’hésite pas à mentir pour vanter son nouveau partenariat : le club affirme que la moitié des 140 millions garantis par AIM correspondent à des recettes réelles (notre document ci-dessous). En réalité, c’est moins de 10 %.

 

Extrait de la présentation de l'AS Monaco à la chambre d'instruction de l'ICFC, l'instance de l'UEFA en charge du fair-play financier © EIC
Extrait de la présentation de l'AS Monaco à la chambre d'instruction de l'ICFC, l'instance de l'UEFA en charge du fair-play financier © EIC

Mais trois jours plus tard, c’est la catastrophe. Bernard de Roos écrit à Vasilyev qu’il ne paiera pas un sou si le club n’accepte pas de réviser le contrat. Officiellement, le patron d’AIM reproche au club le départ de ses meilleurs joueurs au cours de l’été, ce qui a « réduit la valeur de la marque ASM et complique la réalisation des objectifs [de recettes] d’AIM ». Il accuse aussi l’AS Monaco de lui avoir menti sur le montant de ses recettes de sponsoring. 

Notre enquête suggère qu’il y a une autre raison : Bernard de Roos n’a pas payé parce que Dmitri Rybolovlev ne lui a pas versé les 140 millions via les îles Vierges. Selon un proche du club, ce serait dû à une embrouille entre Rybolovlev et le prince Albert de Monaco au sujet d’affaires monégasques sans rapport avec le club. L’oligarque était tellement furieux qu’il aurait décidé, pour se venger du prince, de ne plus verser un centime de plus à l’AS Monaco.

Les documents Football Leaks confirment en tout cas que Rybolovlev a fermé les vannes, alors que le club est pourtant aux abois à cause du retrait d’AIM. Sans apport d’argent frais, le club sera même en dépôt de bilan d’ici quelques mois ! 

Le club envisage de « vendre les factures de l’UEFA », c’est-à-dire d’emprunter de l’argent gagé sur les paiements qui arriveront en fin de saison pour la participation du club à la Ligue des champions. Étant donné que « la trésorerie est [officiellement] très positive », cela doit rester discret « afin de ne pas attirer les soupçons de l’UEFA », écrit le directeur général adjoint du club à Vasilyev. 

Le club choisit finalement de souscrire des emprunts gagés sur les deux échéances de 25 millions que le Real Madrid doit verser en 2015 et 2016 pour finir de payer l’attaquant James Rodriguez. Mais la banque australienne McQuarie a elle aussi des doutes sur le contrat AIM : elle refuse de prêter tant que l’agence de De Roos n’a pas commencé à payer.

L’ASM n’a plus le choix : il faut avouer que l’argent d’AIM n’arrivera pas. Les 125 millions sont intégralement dépréciés, et compensés comptablement (c’est-à-dire sans apport d’argent) par un abandon d’une partie de la dette du club envers son actionnaire Dmitri Rybolovlev.

Il faut éviter à tout prix que la vraie nature du contrat soit découverte. Le 26 novembre, le directeur général adjoint Nicolas Holveck envoie à Vasilyev les éléments de langage à présenter aux instances. À la DNCG, le gendarme financier du foot français, l’ASM explique que la vente des échéances de James Rodriguez et une injection de cash de 6 millions permettra d’éviter la banqueroute. « Ça devrait être suffisant pour que la DNCG ne demande pas de nouveaux documents », espère Holveck.

Le 8 décembre, Vasilyev et son conseiller Filips Dhondt s’envolent pour le siège suisse de l’UEFA. Curieusement, ils n’ont pas rendez-vous avec la chambre d’instruction « indépendante », normalement seule habilitée à gérer le dossier. L’ASM a choisi de passer par le responsable du fair-play financier Andrea Traverso, l’homme du dîner chez Robuchon. L’ASM explique que le problème avec AIM est lié aux ventes de joueurs de l’été et au retard du projet de rénovation du stade, mais que des discussions sont toujours en cours. Bref, le club suggère que le contrat peut encore être sauvé.

 

Vadim Vasilyev, directeur général de l'AS Monaco. © Reuters
Vadim Vasilyev, directeur général de l'AS Monaco. © Reuters

 

Mais la chambre d’instruction poursuit son enquête. Elle mandate le cabinet Deloitte, dont les auditeurs débarquent au siège du club fin janvier 2015. Leur rapport est accablant. Ils pointent les anomalies de l’accord AIM, dont son effet rétroactif. Mis à part le contrat, l’ASM a refusé de donner la moindre « documentation supplémentaire ». Le club n’a fourni « aucun élément indiquant qu’AIM honorera » les paiements un jour.

Malgré cela, l’ASM a indiqué dans ses comptes prévisionnels qu’AIM lui verserait 49 millions en 2014/2015 ! Le club a aussi déprécié les 125 millions de la saison précédente de façon incorrecte, afin que cela ne change rien aux calculs du fair-play financier. Attaqué sur ces deux points par les limiers de Deloitte, le club a immédiatement accepté de corriger. Au bout du compte, le club a donc envoyé trois versions différentes de ses comptes à l’UEFA…

En dépit des soupçons des auditeurs, la chambre d’instruction a choisi de fermer les yeux. Aucune investigation supplémentaire n’a été menée. Bernard de Roos n’a même pas été auditionné. Dans le rapport final du président de la chambre, Umberto Lago, il n’y a pas un mot sur les déboires du club avec AIM. Plus troublant encore : seule la dernière version des comptes de l’ASM figure dans le dossier d’instruction.

Le rapport final conclut tout de même que le club est en déficit de 167 millions d’euros sur deux ans, plus de trois fois la limite autorisée. L’ASM risque l’exclusion temporaire de la Ligue des champions. C’est qui est arrivé à d’autres clubs (Malaga, l’Étoile rouge de Belgrade) pour des fraudes d’un montant inférieur.

Mais le 13 mars 2015, la chambre d’instruction choisit de passer l’éponge, au motif que l’ASM a promis d’arrêter les subventions au profit d’un modèle basé sur la vente de joueurs. La chambre propose un accord amiable particulièrement clément : seulement 2 millions d’euros d’amende (contre 20 millions pour le PSG), et une limitation du nombre de joueurs et du montant des transferts pendant un an.

 

 © Donatien Huet / Mediapart
© Donatien Huet / Mediapart

 

Le soir même, Andrea Traverso, l’ami du club à l’UEFA, appelle Filips Dhondt pour lui annoncer la bonne nouvelle. « C’est un accord très favorable comparé à ceux conclus avec d’autres clubs. Très, très loin de celui du PSG l’an dernier », indique le responsable du fair-play financier. 

Mais le dossier AIM menace de tout faire capoter. En représailles au refus de Bernard de Roos d’honorer le contrat, l’AS Monaco a viré le directeur marketing issu d’AIM, cessé de payer depuis des mois les salaires des autres collaborateurs d’AIM qui travaillent pour le club, et n’a pas honoré la facture des panneaux publicitaires installés au stade Louis-II. Il y en a pour 554 000 euros, dont de Roos exige le règlement. L’ASM a aussi porté plainte devant une cour d’arbitrage pour exiger qu’AIM paie les 125 millions prévus dans le contrat. De Roos et les dirigeants du club ne se parlent plus que par avocats interposés.

Le 22 avril 2015, l’ASM affronte la Juventus de Turin au stade Louis-II en quarts de finale de la Ligue des champions. Bernard de Roos en profite pour aborder Filips Dhondt, le conseiller spécial de Vasilyev. Il lui dit avoir « reçu deux courriers de l’UEFA auxquels [il] n’entend pas répondre pour l’instant ». Et lâche cette menace : « S’il n’y a pas de négociation bientôt, je vais lancer une bombe à neutrons. […] Ils doivent cesser de jouer à ces jeux de pouvoir. Je serai raisonnable. Merci de passer ce message à Vadim. » 

Le coup de pression de De Roos tombe au pire moment. Le lendemain, l’UEFA envoie au club la version finale de l’accord amiable. Il ne reste plus qu’à signer. Si de Roos dit aux enquêteurs que le montage AIM a été conçu pour masquer les subventions de Rybolovlev au club, le deal avec l’UEFA est mort.

Mais le 4 mai 2015, l’accord est paraphé. « C’est une excellente nouvelle, ça veut dire que la “bombe nucléaire” mentionnée par AIM a été désarmée », se félicite l’avocat suisse du club. Il faut dire que l’ASM a cédé sur tout. Le 15 juillet 2015, le club retire sa plainte, renonce aux 125 millions d’euros, et verse 500 000 euros à AIM pour honorer les factures impayées. Le secret est bien gardé. Sans les documents Football Leaks, il n’aurait jamais été révélé.

L’AS Monaco est passée à deux doigts du désastre. Mais le club y a gagné une relation de poids : Andrea Traverso, le responsable du fair-play financier à l’UEFA, celui qui a aidé le club à préparer ses auditions. Le 10 juin 2015, il accepte de donner quelques petites infos à Filips Dhondt sur la réforme du fair-play financier en cours de discussion par le comité exécutif de l’UEFA.

Traverso a manifestement pris goût aux agapes chez Robuchon. À la mi-août, alors que l’enquête sur l’ASM est close depuis trois mois, il insiste pour déjeuner avec Vadim Vasilyev deux semaines plus tard, en marge du séminaire annuel de l’UEFA à Monaco, pour discuter de la « stratégie » du club en matière de fair-play financier. Vasilyev accepte, bien sûr. Rien ne vaut un repas étoilé pour entretenir l’amitié. 

Sollicités par l’EIC, Andrea Traverso et les membres de la chambre d’instruction ont refusé de nous répondre. Idem pour Michel Platini et Gianni Infantino, qui étaient respectivement président et secrétaire général de l’UEFA à l’époque. 

La fédération européenne s’est contentée d’une réponse écrite, dans laquelle elle précise que « l’objectif du fair-play financier est d’aider les clubs à atteindre une situation financière soutenable, et de ne les sanctionner qu’en dernier ressort ». L’UEFA indique qu’il est normal de proposer des accords amiables aux clubs qui acceptent de mettre en œuvre un plan de retour à l’équilibre financier.

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