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Nicolas Sarkozy et le cadeau à Manchester City

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Nicolas Sarkozy et le cadeau à Manchester City

 PAR YANN PHILIPPIN

Malgré un dopage financier record de la part de son actionnaire d’Abou Dhabi, le club britannique n’a été que très légèrement sanctionné par l’UEFA, grâce à la mansuétude de son ex-secrétaire général, Gianni Infantino, avec l’aide d’un conseiller spécial nommé Nicolas Sarkozy.

Il est minuit, ce 2 mai 2014. Gianni Infantino, secrétaire général de l’UEFA, envoie un courriel à Khaldoon Al Mubarak, président du club anglais de Manchester City. « Désolé de vous écrire aussi tard un vendredi soir », s’excuse-t-il presque. « Je vous remercie pour votre confiance. Vous savez que vous pouvez aussi me faire confiance », ajoute le numéro 2 de la fédération européenne de football.

 

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L’obséquiosité de Gianni Infantino a de quoi surprendre. Le jour même, une enquête interne a conclu que le cheikh Mansour d'Abou Dhabi, propriétaire de Manchester City, a massivement subventionné son club, en violation des règles du fair-play financier établies par l’UEFA. Les Citizens risquent l’exclusion de la Ligue des champions.

 

Mais Gianni Infantino a décidé de passer l’éponge. Cette nuit-là, il envoie à Khaldoon Al Mubarak un projet d’accord amiable très favorable au club, qui figure en pièce jointe du courriel. « Bien sûr, tout cela doit rester entre nous trois », précise-t-il.

Car Infantino adresse cet e-mail à un troisième homme : Nicolas Sarkozy.

 

Nicolas Sarkozy est un proche des familles royales du Qatar et d'Abou Dhabi © EIC
Nicolas Sarkozy est un proche des familles royales du Qatar et d'Abou Dhabi © EIC

On savait que l’ancien président de la République est un fervent supporter du PSG, un habitué du Parc des Princes et un grand ami du Qatar. Lors d’un déjeuner désormais célèbre organisé le 23 novembre 2010 à l’Élysée avec l’actuel émir du Qatar et le président de l’UEFA, Michel Platini, Sarkozy avait d’ailleurs incité ce dernier à voter en faveur de l’émirat pour l’organisation de la Coupe du monde 2022, et tenté de lever ses réticences concernant le rachat du PSG par le Qatar.

Ce qu'on ignorait, c'est que Nicolas Sarkozy avait aussi aidé, dans le plus grand secret, son rival, voisin et ennemi d’Abou Dhabi, afin qu’il échappe aux foudres de l’UEFA. C’est ce que révèlent les documents Football Leaks, obtenus par Der Spiegel et analysés par Mediapart et ses partenaires du réseau European Investigative Collaborations (EIC).

Entre le Qatar et Abou Dhabi, la rivalité sportive est doublée d’une crise politique. Les relations entre les deux pays sont très mauvaises depuis longtemps. Ils sont à couteaux tirés depuis juin 2017, lorsque Abou Dhabi s’est joint au blocus du Qatar par l’Arabie saoudite.

Nicolas Sarkozy réussit l’exploit d’entretenir des relations cordiales avec les familles régnantes des deux émirats. En 2009, le chef de l’État avait créé une base militaire permanente française à Abou Dhabi. Après sa défaite électorale de 2012, il a tenté de lancer un fonds d’investissement, avant d’y renoncer (lire ici). En février 2013, il s’était rendu à Abou Dhabi pour lever de l’argent auprès du patron du fonds souverain émirati Mubadala, Khaldoon Al Mubarak, par ailleurs président de Manchester City. Lequel s’était dit, dans un courriel, « très impatient » de financer le fonds de Sarkozy.

Un an plus tard, le même Khaldoon Al Mubarak a donc sollicité l’assistance de Nicolas Sarkozy au sujet de la procédure engagée contre Manchester City par l’UEFA, alors présidée par Michel Platini. Les documents Football Leaks n’en disent pas plus. Mais l’intervention de l’ancien président de la République, qui n’est expert ni en foot ni en finance, pose question. A-t-il été recruté pour sa capacité d’influence ? A-t-il été rémunéré ? Sarkozy est-il intervenu en faveur d’Abou Dhabi auprès de Platini ?

 

Khaldoon Al Mubarak, président de Manchester City et patron de Mubadala, principal fonds souverain d'Abou Dhabi. © Reuters
Khaldoon Al Mubarak, président de Manchester City et patron de Mubadala, principal fonds souverain d'Abou Dhabi. © Reuters

 

Aucun des deux hommes n’a accepté de répondre à nos questions. L’attachée de presse de Nicolas Sarkozy nous a simplement fait parvenir cette unique phrase, d’une délicieuse ambiguïté : « En sa qualité d’avocat, Nicolas Sarkozy n’a eu aucune activité de conseil auprès des personnes que vous mentionnez. » Relancée, elle n’a pas donné suite.

Après tout, Nicolas Sarkozy a parfaitement le droit de prodiguer ses conseils, en tant qu’avocat ou en tant qu’ancien président de la République. Mais l’affaire est embarrassante. Manchester City est le plus gros cas de dopage financier de l’histoire du foot. Les documents Football Leaks montrent qu’Abou Dhabi a apporté la somme hallucinante de 2,7 milliards d’euros au club en sept ans, grâce à son actionnaire et à des contrats de sponsoring surévalués. C’est davantage encore que le 1,8 milliard injecté par le Qatar dans le PSG (lire notre enquête ici).

Sauf que cette pratique est interdite depuis 2010 par les règles du « fair-play financier », introduites par Michel Platini pour empêcher les émirs et autres oligarques de fausser le jeu en subventionnant leurs clubs à fonds perdus. Jusqu’en 2014, les clubs avaient l’interdiction d’afficher des pertes supérieures à 45 millions sur trois ans – c’est 30 millions au maximum aujourd’hui.

Mais le secrétaire général de l’UEFA, devenu en 2016 le président de la FIFA (la fédération mondiale de football), a couvert la fraude. Les documents Football Leaks montrent que Gianni lnfantino a négocié directement un accord avec Manchester City, en court-circuitant la chambre d’instruction de l’Instance de contrôle financier des clubs (ICFC), l’organe d’enquête interne théoriquement « indépendant ».

« Quoi qu’il arrive, on ne respecte pas les règles »

Le cheikh Mansour bin Zayed al Nahyan n’est pas le genre d’homme à se laisser dicter sa conduite. Demi-frère du souverain d’Abou Dhabi, vice-premier ministre et richissime homme d’affaires, il veut faire briller l’émirat sur la planète football. Depuis son rachat de Manchester City en 2008, il a dépensé sans compter pour s’offrir des joueurs stars, et a remporté son premier championnat d’Angleterre en 2012.

 

Le cheikh Mansour bin Zayed al Nahyan, demi-frère du souverain d’Abou Dhabi, a racheté Manchester City en 2008. © Reuters
Le cheikh Mansour bin Zayed al Nahyan, demi-frère du souverain d’Abou Dhabi, a racheté Manchester City en 2008. © Reuters

 

Dès le mois de mai 2013, Manchester City savait que le fair-play financier allait poser de gros problèmes. Le club a déjà perdu 451 millions d'euros entre 2009 et 2011. « Quoi qu’il arrive, on ne respecte pas » les règles, se lamente le directeur financier, Andrew Widdowson.

Début 2014, la chambre d’instruction de l’ICFC mandate le cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC) pour éplucher les comptes. Les auditeurs découvrent que le club a tenté de dissimuler 35 millions de dépenses en les planquant dans des sociétés satellites.

Pris la main dans le sac, Manchester City ne se démonte pas. Sa stratégie : la menace juridique à outrance. Chaque attaque de l’UEFA doit être suivie d’une contre-attaque plus agressive encore. « Le rapport de PwC est complètement biaisé et contient de nombreuses erreurs », réplique le club. Ses conseils exigent que PwC efface des sections entières de son rapport. La firme refuse, ce qui fait enrager les Citizens.

À la mi-mars 2014, dans un mémorandum interne, les conseils du club indiquent que si un « accord raisonnable »n'était pas trouvé avec la chambre d’instruction, Manchester City « n'aurait d'autre choix que de se battre contre l’UEFA sur tous les fronts juridiques possibles ». Le club n’est prêt à subir qu’un « avertissement », sans aucune sanction.

Mais les preuves du dopage financier s’accumulent. Manchester City est généreusement sponsorisé, à hauteur de 140 millions par an, par quatre entreprises d’Abou Dhabi. Dont 78 millions pour la seule compagnie aérienne Etihad, dirigée par le frère du cheikh Mansour.

En avril 2014, l’agence de marketing sportif Octagon, qui venait d’évaluer les contrats douteux du PSG avec le Qatar (lire notre enquête ici), effectue le même travail pour Manchester City. Verdict : la valeur réelle des deals avec les entreprises d’Abou Dhabi est divisée par deux, à 70 millions d’euros (notre document ci-dessous).

 

Les valeurs réelles des contrats de sponsoring de Manchester City avec ses sponsors d'Abou Dhabi, évalués en 2014 par l'agence Octagon. © EIC
Les valeurs réelles des contrats de sponsoring de Manchester City avec ses sponsors d'Abou Dhabi, évalués en 2014 par l'agence Octagon. © EIC

 

Mais la chambre d'instruction de l’ICFC fait un beau cadeau à Manchester City. Seuls les deux plus petits contrats sont dévalués. Au final, le club ne perd que 23 millions d’euros par an, soit 20 % d’argent en moins.

Malgré cela, le résultat de l’enquête reste catastrophique. Manchester City a perdu 233 millions d’euros sur la période 2011-2013, cinq fois plus que la limite autorisée. Le 2 mai 2014, le président de la chambre d’instruction recommande des sanctions qui vont jusqu’à l’exclusion de la Ligue des champions, à moins qu’un accord ne soit trouvé.

Depuis plusieurs semaines toutefois, Gianni Infantino manœuvrait pour négocier une solution accommodante, dans le dos de la chambre d’instruction. Début avril 2014, il s’est entendu avec le directeur général du club, Ferran Soriano, sur le principe d’une réunion entre avocats. Le conseil de l’UEFA a proposé à celui de Manchester City de faire une proposition amiable. Comme si un procureur proposait à un délinquant de fixer lui-même sa peine.

 

Ferran Soriano (à droite), directeur général de Manchester City © Reuters
Ferran Soriano (à droite), directeur général de Manchester City © Reuters

 

Le 15 avril, Soriano informe son président qu’une nouvelle réunion entre avocats est prévue le lendemain : « J’ai eu un très bon coup de fil avec Gianni, et on s’est mis d’accord sur la façon de briefer les avocats. » La consigne : « Négocier un accord qui est plus qu’un avertissement et peut apparaître comme dissuasif, mais qui n’affecte pas fondamentalement le business de Manchester City. »

En clair, le cheikh Mansour va pouvoir continuer à flamber, mais l’UEFA doit sauver la face. C’est raccord avec la stratégie du club : « Appliquer le plus de pression possible, mais en laissant toujours une porte de sortie à l'UEFA. »

Mais le cheikh refuse catégoriquement de payer l’amende de 60 millions proposée par l’UEFA. « Khaldoon a dit qu'il préférerait donner 30 millions d'euros aux cinquante meilleurs avocats du monde pour les poursuivre en justice pendant dix ans », raconte un cadre du club.

Arrive la journée cruciale du 2 mai 2014. La chambre d'instruction doit valider neuf accords amiables, dont ceux du PSG et de Manchester City. Pour l’UEFA, l’enjeu politique est énorme : en annonçant le même jour des sanctions contre neuf clubs, aussi légères soient-elles, la fédération européenne espère démontrer qu’elle n’a pas peur de sévir et que le fair-play financier fonctionne.

Mais elle doit remballer son communiqué de presse. Au soir du 2 mai, tous les clubs ont accepté de signer les accords, sauf un. Manchester City.

« L’un est tombé, il en reste six. »

D’où le mail contrit envoyé à minuit par Gianni Infantino à Khaldoon Al Mubarak, adressé en copie à Nicolas Sarkozy, par l’intermédiaire de sa conseillère diplomatique Consuelo Remmert. Le secrétaire général de l’UEFA y a joint une version adoucie de l’accord, avec un beau cadeau à l’intérieur : 20 millions d’amende ferme au lieu de 60. Les 40 millions restants ne seront dus que si le club ne revient pas à l’équilibre financier à l’avenir.

 

Infantino et Platini ont tous les deux cherché à éteindre les incendies. Coûte que coûte. © Reuters
Infantino et Platini ont tous les deux cherché à éteindre les incendies. Coûte que coûte. © Reuters

 

« Vous verrez que j’ai parfois choisi des expressions qui ont l’air plus fortes » que la réalité des sanctions, prévient Infantino. « S’il vous plaît, lisez le document dans cet esprit. » Et de conclure par cette supplique à Sarkozy et au président de Manchester City : « Soyons positifs ! »

Le 8 mai, Al Mubarak et Soriano rencontrent Infantino en secret à Londres, pour qu’il les aide à préparer leur audition du lendemain devant la chambre d’instruction. Mais cette fois, l’instance « indépendante » se rebiffe et refuse de valider le nouvel accord.

Pour les hommes d’Abou Dhabi, c’est une humiliation. Le secrétaire général du club, Simon Cliff, envisage de noyer l’UEFA sous les procès. Il veut poursuivre Platini et Infantino en Suisse pour abus de pouvoir et conflit d’intérêts. Il envisage aussi une procédure contre la firme d’audit PwC, qui pourrait « détruire l’entreprise tout entière en quelques semaines ».

Un nouveau problème est à deux doigts de tout faire capoter. Le fait que l’amende ferme de Manchester City a été réduite a fuité dans la presse. Le PSG est furieux. Entre le Qatar et Abou Dhabi, la rivalité est autant géopolitique que sportive. Le patron du club parisien, Nasser Al-Khelaïfi, est bien décidé à laver l’affront. « Manchester City ne peut pas avoir un meilleur deal que le nôtre », enrage-t-il.

Son directeur général adjoint, Jean-Claude Blanc, se plaint directement à Michel Platini. Le président de l’UEFA doit jouer les pompiers volants pour calmer cette guerre des ego. Il s’en sort avec une manœuvre pour le moins culottée.

Platini jure au PSG que leur amende sera alignée sur celle du rival d’Abou Dhabi. Le 14 mai 2014, lors de la finale de la Ligue Europa à Turin, il promet exactement l’inverse à l’ancien milieu de terrain des Bleus Patrick Vieira, devenu entraîneur de l’équipe réserve de Manchester City. « Dis à tes propriétaires d’Abou Dhabi qu’ils doivent me faire confiance. On comprend et on aime ce qu’ils font pour le club, et leur amende sera bien moins importante que celle du PSG », aurait dit Platini à Vieira, selon un mail interne du club.

Ce discours a amadoué les dirigeants de Manchester City. Mais Platini n’a pas tenu parole. Le 16 mai, quelques heures avant la signature de l’accord, le PSG obtient lui aussi une réduction de son amende ferme de 60 à 20 millions d’euros.

Finalement, les deux clubs ont eu le même traitement, très accommodant : outre l’amende, d’un montant ridicule vu la richesse des deux émirats, ils doivent limiter leur masse salariale et leurs transferts pendant deux ans. Dans un mail aux cadres de Manchester City, le directeur général Ferran Soriano écrit que l’accord « ne [les] affecte pas matériellement ».

 

Kevin De Bruyne, milieu offensif de Manchester City et star de l’équipe nationale belge. © Reuters
Kevin De Bruyne, milieu offensif de Manchester City et star de l’équipe nationale belge. © Reuters

 

En effet : depuis cet accord de 2014, le club a dépensé plusieurs centaines de millions d’euros pour s’offrir des joueurs, comme la star belge Kevin De Bruyne (75 millions d’euros), l’ancien monégasque Benjamin Mendy (57 millions) ou le défenseur français Aymeric Laporte (65 millions).

Les Citizens ont gagné sur toute la ligne. Le 11 mai 2014, Manchester City a remporté son deuxième titre de champion d’Angleterre, lors du dernier match de la saison.

En coulisses, grâce à l’aide d’Infantino, Manchester City a battu les sept enquêteurs de la chambre d’instruction. Un mail du secrétaire général, Simon Cliff, montre à quel point le club les méprise. Le 15 mai 2014, la veille de la signature de l’accord, l’ancien premier ministre belge Jean-Luc Dehaene, qui avait présidé la chambre d'instruction jusqu'à sa maladie au début de 2014, est décédé. Cliff a réagi ainsi : « L’un est tombé, il en reste six. »

Tous les protagonistes de l’affaire ont refusé de répondre à nos questions. Manchester City ne commente pas « des informations sorties de leur contexte qui pourraient avoir été piratées ou volées. […] La tentative de nuire à la réputation du club est organisée et claire ».

Michel Platini, qui a présidé l’UEFA jusqu’en 2016, s’est contenté de réponses générales (à lire dans l’onglet prolonger). « J’ai toujours affirmé que le fair-play financier n’avait pas vocation à “tuer” ou à asphyxier financièrement les clubs […], mais j’ai aussi dit à maintes reprises que je souhaitais que des sanctions – y compris sévères – puissent être prises », indique-t-il, ajoutant que « la mise en œuvre et la gestion […] des procédures de sanctions s’est toujours faite sous le pilotage opérationnel et juridique des instances indépendantes. »

Son ex-bras droit Gianni Infantino, devenu en 2016 président de la FIFA et l’homme le plus puissant du foot mondial, estime que le fair-play financier est un « grand succès ». Il ajoute que la chambre d’instruction est « indépendante », mais qu’elle peut être « assistée par l’administration de l’UEFA, ce qui inclut bien sûr le secrétaire général ». En clair, Infantino assure qu’il n’a fait qu’aider les enquêteurs. Aucun d’entre eux ne nous a répondu.

 

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