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Dopage financier: Platini et Infantino ont couvert la fraude du PSG

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Dopage financier: Platini et Infantino ont couvert la fraude du PSG

 PAR YANN PHILIPPIN ET DONATIEN HUET

Le Qatar a injecté 1,8 milliard d’euros dans le PSG de façon largement frauduleuse. Le club a violé les règles dites du fair-play financier mais les patrons de l’UEFA, Michel Platini et Gianni Infantino, ont aidé à masquer la supercherie. Cela a permis au club de ne pas être exclu de la Ligue des champions.

En football, l’argent ne fait pas le bonheur. Mais il y contribue énormément. En quelques années, le PSG a laminé toute concurrence en Ligue 1 et s’est fait une place parmi les grands clubs d’Europe. Le problème est qu’il a triché, comme le démontrent les documents Football Leaks, obtenus par Der Spiegel et analysés par Mediapart et ses partenaires du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC).

 

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Malgré des enquêtes internes accablantes pour le PSG, le club a été couvert par la fédération européenne de football (l’UEFA) grâce à une série de combines négociées par les deux hommes forts de l’organisation jusqu’en 2016 : le président Michel Platini et son secrétaire général, Gianni Infantino, devenu depuis le président de la FIFA.

 

Depuis son rachat du PSG en 2011, le Qatar y a injecté 1,8 milliard d’euros, dont 1,35 milliard via des contrats de sponsoring surévalués et le solde via des avances d'actionnaire. Soit plus de onze ans de dépenses de l’OM, ou encore trente-quatre ans de budget d’un club comme Montpellier. C’est le deuxième plus gros cas de dopage financier depuis l’introduction des règles interdisant cette pratique, juste derrière Manchester City (lire notre enquête ici).

 

Le président du PSG Nasser Al Khelaifi (à droite) et son directeur général délégué Jean-Claude Blanc © Reuters
Le président du PSG Nasser Al Khelaifi (à droite) et son directeur général délégué Jean-Claude Blanc © Reuters

 

Car dans le football européen, on n’investit pas ce qu’on veut, comme on veut. Officiellement tout du moins, depuis la réforme phare de Michel Platini.

En 2010, l’ancien numéro 10 de l’équipe de France fait adopter par l’UEFA les règles du fair-play financier. L’objectif est double : interdire aux clubs d’être en déficit afin de freiner la folle hausse des transferts et des salaires ; et empêcher les émirs, oligarques et autres milliardaires de fausser les compétitions en subventionnant les clubs à fonds perdu.

Pour faire respecter la règle, l’UEFA dispose d’une arme atomique : l’exclusion temporaire de la Ligue des champions et de l’Europa League. Mais le PSG comme Manchester City y ont échappé. Alors que des exclusions ont été prononcées contre d’autres clubs, comme Galatasaray ou le Milan AC (qui a été réintégré en appel), pour des dérives financières d’un montant bien inférieur.

 

 © Donatien Huet / Mediapart
© Donatien Huet / Mediapart
Les deux dirigeants avaient pourtant promis qu’ils seraient inflexibles. « Si la question est de savoir si j’aurai le courage de sanctionner des clubs de renom, la réponse est oui », lançait Platini en 2011. « On n'est pas là pour tuer les clubs, même si on pourra les punir sévèrement s’il le faut. […] Il n’y aura pas de passe-droit », ajoutait-il en 2013.

 

Gianni Infantino était sur la même ligne. Le « dopage financier » est « une spirale » qui peut mener le foot au « désastre », disait-il en 2011. Si les clubs « violent les règles, nous imposerons les sanctions les plus dures », assurait le secrétaire général de l’UEFA.

Platini et Infantino ont pourtant couvert le dopage financier du PSG. Le trouble jeu de l’UEFA s’est poursuivi, dans une moindre mesure, sous la présidence du Slovène Aleksander Ceferin. Un document Football Leaks indique que le PSG a été finalement blanchi par la fédération européenne en juin 2018 « pour des raisons politiques », avec d’importantes restrictions financières, mais sans sanctions. Cette décision a d’ailleurs, fait rare, été remise en cause par le président de l’instance indépendante en charge de faire respecter le fair-play financier.

Interrogés par l’EIC, Aleksander Ceferin, Gianni Infantino et Michel Platini nous ont fait parvenir des réponses écrites très générales (à lire dans l’onglet prolonger), se bornant à indiquer que le fair-play financier était à leurs yeux un succès, et que l’organe de l’UEFA chargé de sanctionner les clubs a agi en toute « indépendance ». L’UEFA indique que les fraudeurs ne sont exclus de la Ligue des champions qu’en « dernier ressort », lorsque leur plan de retour à l’équilibre n’est pas jugé crédible. Michel Platini ajoute qu’il y a eu des sanctions « sévères », même s’il a « toujours affirmé que le fair-play financier n’avait pas vocation à “tuer” ou à asphyxier financièrement les clubs européens qui enfreindraient les règles ».

 

Michel Platini, président de l'UEFA jusqu'en 2016 (à droite), avec son bras droit Gianni Infantino, aujourd'hui président de la Fifa. © Reuters
Michel Platini, président de l'UEFA jusqu'en 2016 (à droite), avec son bras droit Gianni Infantino, aujourd'hui président de la Fifa. © Reuters

 

Dans sa réponse écrite (à lire dans l’onglet prolonger), le PSG a refusé de répondre à la plupart de nos questions, invoquant des « obligations de confidentialité » : « Vos questions montrent que vous disposez de documents confidentiels. Nous faisons toutes réserves quant à la manière dont ces éléments ont été obtenus et seront utilisés. » Vu nos questions jugées « orientées », le PSG a « le sentiment que cette enquête est exclusivement à charge alors que le club n’a jamais caché aucune information à ses instances de contrôle […] et a toujours respecté les législations applicables ».

Le club nous a toutefois accordé un long entretien avec son directeur général délégué Jean-Claude Blanc, et son secrétaire général Victoriano Melero. Le PSG est très remonté contre le fair-play financier, qui a donné de factoun avantage aux clubs comme le Real Madrid ou Chelsea, qui ont eu recours au dopage financier avant qu’il ne soit interdit.

En « empêchant les actionnaires d’investir librement », le fair-play financier est « devenu un instrument dans la main de quelques-uns, porté par l’UEFA pour empêcher les nouveaux entrants de rejoindre le club fermé de deux clubs espagnols, d’un ou deux clubs italiens, d’un club allemand et de quelques clubs anglais, qui trustent tous les titres européens depuis quinze ans », indique Jean-Claude Blanc à Mediapart. Il ajoute que, malgré cela, le club s’est montré « exemplaire » et s’est « conformé absolument » aux règles.

 

Nicolas Sarkozy et Nasser Al Khelaifi © Reuters
Nicolas Sarkozy et Nasser Al Khelaifi © Reuters
L’histoire commence le 23 novembre 2010 à l’Élysée, neuf jours avant le vote pour l’attribution de la Coupe du monde 2022. Selon des enquêtes de So Foot et France Football, le président Nicolas Sarkozy a invité à déjeuner Tamim Al-Thani, alors prince du Qatar et actuel émir, le président de l’UEFA Michel Platini et Sébastien Bazin, représentant du fonds Colony, qui veut vendre le PSG, lourdement déficitaire. Sarkozy, grand supporter du PSG, aurait proposé le deal suivant au prince : rachetez le club et créez une chaîne sportive en France ; en échange, Michel Platini vous aidera à obtenir la Coupe du monde.

Michel Platini a toujours assuré que Sarkozy ne lui avait rien demandé au sujet du Mondial lors du déjeuner, même s’il a « senti qu’il y avait un message subliminal ». Il a par contre confirmé qu’il était à l’époque opposé à un rachat du PSG par l’émirat, et que Nicolas Sarkozy a tenté de le convaincre du contraire. « Il m’a dit que les Qataris étaient des gens bien », a confié Platini à So Foot. Sollicité par Mediapart, Nicolas Sarkozy a refusé de commenter, mais indique que Bazin n’était pas présent.

En tout cas, tout s’est terminé à merveille pour le prince Tamim et Nicolas Sarkozy. Platini a voté Qatar (uniquement par conviction, assure-t-il), l’émirat a obtenu le Mondial, puis a racheté le PSG en juin 2011, six mois après le déjeuner.

L’émir a des ambitions colossales, résumées dans un document confidentiel intitulé « plan stratégique du PSG 2012-2017 ». Le club doit devenir l’un des cinq plus gros du monde et arriver en demi-finale de la Ligue des champions en 2016. L’émirat a prévu de dépenser 1,3 milliard d’euros sur cinq ans, rien que pour acheter des joueurs et payer leurs salaires. Le PSG semble parfaitement conscient que c’est interdit par le fair-play financier. « Ces règles vont créer un sérieux problème […], des actions de lobbying régulières seront requises », conclut le document.

L’émir n’en fait qu’à sa tête. Deux ans après le rachat, Qatar Sports Investments (QSI), l’entreprise publique qui contrôle le PSG, a déjà financé l’achat de 21 joueurs pour 400 millions d’euros, dont les stars Zlatan Ibrahimovic et Edinson Cavani. La masse salariale a triplé.

En juin 2012, le PSG made in Qatar termine deuxième de la Ligue 1. Il accède à la Ligue des champions et devient assujetti au fair-play financier. Coïncidence : le club signe deux mois plus tard, dans le plus grand secret, un contrat de « promotion de l’image du Qatar » avec la Qatar Tourism Authority (QTA), contrôlée par le gouvernement de l’émirat. Il prévoit que QTA verse 1,075 milliard d’euros sur cinq saisons au PSG, soit 215 millions annuels en moyenne : 100 millions la première saison, jusqu’à 250 millions ensuite (notre document).

 

Le contrat signé an août 2012 entre le PSG et QTA © EIC
Le contrat signé an août 2012 entre le PSG et QTA © EIC

 

Le montant du contrat est délirant. À l’époque, la totalité des revenus de sponsoring du PSG s’élevaient à 24 millions d’euros. En 2012, le Real Madrid, le Bayern Munich et le FC Barcelone vendaient leur tunique pour 30 millions. QTA paye six fois plus cher, sans obtenir aucune visibilité, ni sur le maillot ni au Parc des Princes. Le PSG doit seulement mentionner le Qatar dans sa communication et participer à un événement promotionnel une fois par an. Sa principale obligation est de « recruter des joueurs […] au plus haut niveau européen ».

Le contrat explique que « l’État du Qatar » a acheté le PSG « pour développer son rôle et sa reconnaissance internationale en tant qu’acteur majeur dans le domaine sportif ». Pour faire briller l’image de l’émirat, le PSG devra « jouer un rôle majeur en Ligue des champions », donc recruter des stars et dépenser, rien que pour leurs salaires, « 110 % de ses revenus » actuels. Bref, le contrat indique noir sur blanc que l’objectif de QTA est de combler les déficits du PSG, nés de la volonté de grandeur de l’émir.

C’est loin d’être la seule anomalie. Alors que le contrat a été signé le 8 août 2012, QTA accepte de verser 100 millions d’euros pour la saison 2011-2012, close deux mois plus tôt. Pour justifier ce cadeau, le président de QTA s’est fendu d’un courrier, où il raconte s’être mis d’accord sur le principe du partenariat lors d’une réunion le 28 juin avec le PSG. Le club lui a demandé de payer 100 millions rétroactivement afin de pouvoir « respecter ses engagements » auprès de la Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG), le gendarme financier du football français. Le patron de QTA accepte et s’engage oralement à verser l’argent quoi qu’il arrive, même si le contrat avec le PSG n’avait finalement pas été signé. C’est cadeau.

 

La lettre du président de QTA au PSG évoquant le rendez-vous du 28 juin 2012. © EIC
La lettre du président de QTA au PSG évoquant le rendez-vous du 28 juin 2012. © EIC

 

Jean-Claude Blanc répond à Mediapart qu’il ne se souvient pas de la lettre du président de QTA et que le PSG n’avait « pas besoin » de cet argent vis-à-vis de la DNCG. C’est pourtant écrit noir sur blanc dans notre document (ci-dessus).

Le contrat QTA à 215 millions vaut en réalité 77 à 1 750 fois moins

Autre incongruité : pendant la saison 2012-2013, l’existence de l’accord n’a pas été rendue publique et QTA n’a pas mené la moindre campagne de promotion avec le PSG. L’Autorité touristique du Qatar a donc dépensé 200 millions pour rien cette année-là, soit 300 millions au total en comptant les 100 millions rétroactifs. Ce n’est plus du sponsoring mais du mécénat. Jean-Claude Blanc nous répond que le contrat est rétroactif, car le PSG a « commencé à servir le Qatar » dès l’année précédant la signature.

À l’époque, le directeur général du PSG prend les devants. Dès février 2013, cinq mois avant le premier examen des comptes du PSG par l’UEFA, il constitue une équipe d’avocats de haut niveau pour attaquer les règles du fair-play financier devant l’Autorité de la concurrence. L’objectif : faire peur à l’UEFA et forcer la fédération européenne à transiger.

Une plainte est rédigée mais ne sera jamais déposée. « On l’a envisagé plusieurs fois, mais jusqu’ici le club et ses actionnaires ont toujours été respectueux de l’institution UEFA, confirme Blanc. On ne souhaitait pas se mettre en position d’agressivité juridique [et risquer] d’être exclus des compétitions européennes. »

Le PSG mandate aussi l’agence Havas pour tenter de justifier la valeur du contrat. Les pros du marketing utilisent le concept de « nation branding », ou « promotion d’une nation », ce qui permet d’affirmer que le contrat ne peut pas être comparé à du sponsoring classique. Le PSG presse aussi QTA d’ « activer » le partenariat. Il est enfin dévoilé le 29 octobre 2013, avec conférence de presse et annonce d’une première campagne publicitaire de QTA dans le métro parisien.

Cela ne suffit pas à convaincre l’UEFA. « Ce n’est pas possible d’avoir un sponsor à 300 millions […] ce n’est pas correct, ce n’est pas le prix du marché », attaque Michel Platini en mai 2013.

 

 © Donatien Huet / Mediapart
© Donatien Huet / Mediapart

 

Pour faire respecter le fair-play financier, l’UEFA a créé l’Instance de contrôle financier des clubs (ICFC), un organe « indépendant » doté d’un tribunal et d’une « chambre d’instruction », présidée par un « enquêteur en chef ». Lequel commande deux rapports d’experts et trois « opinions » d’éminents juristes. Ils sont unanimes. « Ce n’est pas un vrai contrat de sponsoring, il a été conçu pour contourner les règles du fair-play financier », écrit Takis Tridimas, professeur de droit à Londres.

Les évaluations des experts sont catastrophiques : l’agence Repucom, qui mesure l’impact publicitaire obtenu par QTA, chiffre sa valeur à 123 000 € par an, 1 750 fois moins que le montant du contrat. L’agence Octagon, l’une des plus réputées au monde, a pour sa part analysé les accords comparables. Verdict : la valeur du contrat est divisée par 77, à seulement 2,78 millions d’euros par an. « QTA paie un montant massivement surévalué […] Rien ne peut justifier une valeur de marché de 200 millions par an. Il aurait suffi d’un minimum de vérifications à QTA pour arriver à cette conclusion », tacle Octagon. 

La valeur réelle du contrat QTA, évaluée à la demande de l'UEFA par les agences Repucom et Octagon en 2014. © EIC
La valeur réelle du contrat QTA, évaluée à la demande de l'UEFA par les agences Repucom et Octagon en 2014. © EIC

 

Le PSG conteste ce type d’évaluations, car il ne s’agit pas d’un contrat de sponsoring, mais de « nation branding »(promotion d’un pays), comparable à l’organisation par un pays des jeux Olympiques ou d’un grand prix de Formule 1. L’avantage : comme le PSG est le seul à appliquer ce concept « dans le football des clubs », il affirme que le contrat QTA ne peut être comparé à aucun autre. Jean-Claude Blanc ajoute que le contrat à 215 millions d’euros « pour la visibilité qui a été donnée, ce n’est pas très cher ».

Mais l’UEFA n'est pas convaincue. Le 8 avril 2014, l’avocat de la chambre d’instruction rédige le rapport final qui doit être signé par l’enquêteur en chef. Il est accablant. Le document conclut que le contrat QTA est non seulement « massivement surévalué », mais aussi conçu dans le but de « contourner les règles » du fair-play financier.

Interrogé par les enquêteurs, le PSG a été incapable de fournir le moindre élément écrit prouvant qu’il a négocié avec QTA. L’enquête a également établi que lorsque le club a reçu les premiers paiements de 300 millions en avril 2013, le PSG en a immédiatement reversé 283 à son actionnaire QSI, pour rembourser les achats de joueurs effectués depuis le rachat du club.

Le rapport conclut que la valeur réelle du contrat QTA est de 0 pour 2011-2012 (l’année rétroactive) et de 3 millions d’euros pour 2012-2013. En enlevant l’argent de l’Autorité touristique du Qatar, le déficit du PSG est de 260 millions sur deux ans, presque six fois plus que la limite autorisée.

Le rapport doit maintenant être signé par l’enquêteur en chef Brian Quinn, un économiste écossais, ancien président du Celtic de Glasgow. Mais Quinn ne signera jamais le document. Tout aussi troublant : le rapport final et les expertises évaluant la valeur du contrat QTA n’ont jamais été transmis au PSG. « On n’a jamais vu ces rapports », confirme Jean-Claude Blanc.

 

Michel Platini a présidé l'UEFA de 2007 à 2016 © Reuters
Michel Platini a présidé l'UEFA de 2007 à 2016 © Reuters

 

Si les pièces du dossier ont été enterrées, c’est sans doute pour ne pas perturber l’accord secret conclu avec les plus hauts dirigeants de l’UEFA. Car l’autre partie s’est jouée en coulisses. Fin février 2014, le club a obtenu un rendez-vous secret, au siège suisse de l’UEFA. Nasser Al-Khelaïfi et son bras droit Jean-Claude Blanc font face à Michel Platini et Gianni Infantino. Selon des documents issus des Football Leaks, Al-Khelaïfi interpelle Platini, en lui lançant qu’il n’a pas intérêt à s’attaquer au Qatar à travers le PSG. Était-ce une allusion au fait que QSI, l’actionnaire du PSG, a embauché son fils Laurent Platini dans une de ses filiales ? Au déjeuner de l’Élysée ? Aucun des participants n’a accepté de nous répondre.

Toujours selon nos documents, Platini et Infantino ont proposé de régler l’affaire par un accord amiable. Les dirigeants du PSG acceptent, mais à condition que la négociation soit conduite au plus haut niveau pour court-circuiter la chambre d’instruction. Platini et Infantino y consentent. Ils avaient pourtant assuré publiquement que la chambre était « indépendante », conformément aux règles de l’UEFA.

Des négociations secrètes s’engagent, principalement entre Blanc et Infantino, voire avec le président Platini lui-même. Nasser Al-Khelaïfi et Jean-Claude Blanc ne nomment que rarement l’ancien numéro 10 de l’équipe de France. Ils l’appellent « the top guy », le « mec au sommet ».

Fin mars 2014, une première séance préparatoire est organisée sans les patrons, entre représentants du club et de l’UEFA. L’UEFA dit que la valeur du contrat QTA est quasi nulle. Elle ajoute que le contrat n’est pas crédible, ce dont le PSG convient. Il faut nous aider à le rendre crédible, lancent alors les représentants de l’UEFA.

C’est ainsi que naît l’idée qui va permettre de couvrir l’irrégularité : rédiger un nouveau contrat qui ait l’air suffisamment sérieux pour que l’UEFA puisse lui accorder une valeur élevée sans perdre la face.

Reste à tomber d’accord sur un chiffre. Tout se joue le 8 avril à Londres. Lors d’une rencontre secrète avec Jean-Claude Blanc, Gianni Infantino accepte de valoriser le contrat QTA à 100 millions d’euros, alors même qu’il sait que les experts indépendants l’estiment à 3 millions d’euros au grand maximum.

Infantino est si embarrassé qu’il réclame que le chiffre ne figure pas dans l’accord officiel, mais dans une « lettre complémentaire » qui resterait secrète. Il a peur que « d’autres clubs exercent (avec succès) un recours contre l’accord ». Mais le PSG ne cède pas. « Gianni m’a poussé à accepter la lettre complémentaire [mais] j’ai refusé », écrit Blanc à Al-Khelaïfi.

 

Gianni Infantino, ancien secrétaire général de l'UEFA, président de la Fifa depuis 2016. © Reuters
Gianni Infantino, ancien secrétaire général de l'UEFA, président de la Fifa depuis 2016. © Reuters

 

Le PSG a fait tourner ses calculettes : abaisser le contrat QTA de 215 à 100 millions d’euros va créer « un déficit de 100 millions d’euros en 2014-2015 », s’alarme Blanc auprès d’Al-Khelaïfi. Informé, Infantino suggère au PSG de réduire ses dépenses. Le club refuse. Et Infantino craque une nouvelle fois.

Le match s’est joué le 19 avril 2014, le jour de la finale de la Coupe de la Ligue entre le PSG et Lyon. Dans la journée, Blanc et Infantino ont trouvé un accord. Le secrétaire général de l’UEFA a accepté que la baisse du contrat QTA soit presque intégralement compensée par de nouveaux sponsors qataris. La victoire du PSG est totale. Au Stade de France, le PSG l’emporte 2 à 1 grâce à deux buts d’Edinson Cavani, l’attaquant vedette acheté 64 millions d’euros grâce au dopage financier qu’Infantino vient d’accepter.

« C’est faux, il n’y a pas eu d’accord sur 100 millions, il y a eu une décision de la chambre d'instruction », réagit Jean-Claude Blanc.

Reste une formalité : faire valider par la chambre d’instruction « indépendante » l’accord négocié dans son dos. Jean-Claude Blanc est confiant. « Gianni Infantino m'a appelé hier soir pour m'indiquer [qu’il] avait avancé avec le panel de l'UEFA », écrit-il le 16 avril. Le 1er mai, il écrit à Nasser Al-Khelaïfi : « Demain quand on signe, n’oublie pas d’appeler le top guy pour information. »

Le lendemain, la chambre d’instruction se réunit pour examiner l’accord avec le PSG. Mais l’enquêteur en chef Brian Quinn refuse de le signer. Selon une source informée, Quinn a indiqué à ses collègues qu’il trouvait l’accord « trop indulgent » envers le PSG. Il démissionne en pleine séance de ses fonctions d’enquêteur en chef. La chambre choisit d’élire en catastrophe l’un de ses membres pour le remplacer, l’universitaire italien Umberto Lago. Il signe immédiatement l’accord.

Le PSG s’en sort bien. Il n’écope que de 60 millions d’euros d’amende, et de deux ans de restrictions financières : plafonnement de la masse salariale, limitation du nombre de joueurs, et balance nette des transferts (achats – ventes) limitée à 60 millions par an. Le club s’engage aussi à revenir à l’équilibre financier d’ici à deux ans. Avec un contrat QTA à 100 millions par an et l’autorisation secrète de recruter de nouveaux sponsors qataris, il n’y a rien d’insurmontable…

Un Qatar Winter Tour... en Tunisie

Mais le psychodrame se poursuit. Le PSG apprend que Manchester City va écoper d'une amende ferme moins élevée. Nasser Al-Khelaïfi est dans une colère noire. L’honneur de l’émirat est en jeu. Pas question que le Qatar soit moins bien traité que le demi-frère du cheikh d’Abou Dhabi, propriétaire du club anglais. Al-Khelaïfi en profite pour réclamer que le montant de l’amende reste confidentiel. « Nous refuserons que l’UEFA annonce le montant et que notre club soit moins bien traité que les autres », écrit-il à Infantino. Pour l’émirat, être sanctionné, même a minima, est une humiliation.

L’affaire remonte au plus haut niveau. Le 11 mai, Blanc appelle Infantino et le « top guy ». Le lendemain, Platini rappelle : le PSG perd sur la publication de l’amende, mais obtient le même deal que Manchester City. L’amende ferme est réduite de 60 à 20 millions d’euros.

Le PSG en veut cependant toujours plus. En Ligue des champions, un club peut aligner 25 joueurs, dont 8 formés dans son pays. Le PSG râle très fort. Et Michel Platini accepte de faire approuver par le comité exécutif de l’UEFA une interprétation des règles, qui limite à 5 le nombre de joueurs formés au pays lorsqu’un club ne peut en aligner que 21.

Bref, l’UEFA cède sur presque tout, ce qui crée visiblement un gros malaise. Le 28 avril 2014, son directeur juridique rédige des éléments de langage : « L’accord amiable n’est en aucune façon un embarras ou une capitulation vis-à-vis du PSG », puisque le Qatar et Abou Dhabi auraient « accepté de se soumettre aux règles du fair-play financier ».

 

L'émir du Qatar Tamim Al Thani © Reuters
L'émir du Qatar Tamim Al Thani © Reuters

 

La suite du document est une leçon de réalisme sur les rapports de force dans le foot. Exclure de la Ligue des champions « certains des plus gros clubs et des plus grands joueurs du monde » ne serait pas bon pour le business : « Il faut être raisonnable et essayer de trouver des solutions qui ne nuisent pas à la qualité » de la compétition. « Et il faut raisonnablement reconnaître à qui on a affaire. On parle de clubs (PSG et Manchester City) détenus par des États-nations, qui ne sont pas habitués à changer leur façon de faire du business pour respecter les règles d’une organisation de football comme l’UEFA. » Tout est dit.

Puisque le business passe avant tout, les cadeaux continuent. Un an plus tard, fin mai 2015, Jean-Claude Blanc est furieux. L’UEFA lui a confié une information confidentielle : Manchester City, sanctionné lui aussi pour deux ans en mai 2014, a obtenu que ses sanctions soient levées un an à l’avance, c’est-à-dire immédiatement. « Manchester City est libre d’investir de nouveau sur le marché. […] Ça expliquerait pourquoi ils discuteraient avec la Juventus d’un transfert de Pogba pour 100 millions d’euros avec 12 millions de salaire net par an pour le joueur », fulmine Blanc dans un mail à Al-Khelaïfi. À nouveau, l’honneur du Qatar est en jeu.

Blanc réclame illico le même traitement que le club d’Abou Dhabi. Infantino est gêné : seule la chambre d’instruction a normalement le pouvoir de modifier un accord amiable. Le 19 juin, Nasser Al-Khelaïfi écrit une lettre furibarde à Michel Platini : il menace d’attaquer en justice la légalité du fair-play financier.

Ça marche. Dans les jours qui suivent, Infantino et Blanc élaborent un nouvel arrangement. L’accord de mai 2014 prévoyait que le contrat QTA valait zéro euro pour le passé ? Peu importe. Infantino autorise le PSG à réécrire a posteriori ses comptes afin de valoriser le contrat QTA à 100 millions d’euros dès 2013-2014. Le PSG revient ainsi à l’équilibre un an à l’avance, et les sanctions peuvent être levées sans que l’accord soit modifié.

Cette solution acrobatique est validée le 2 juillet 2015 par le président de la chambre d’instruction, Umberto Lago, au motif que le PSG « a signé un nouveau contrat » avec QTA, qui accorde à l’office du tourisme du Qatar « de nouveaux droits de sponsoring substantiels et exclusifs ». C’est faux. Le PSG a seulement envoyé à l’UEFA, fin 2014, une version préliminaire et non signée du nouveau contrat. Ce document ne sera paraphé que deux ans plus tard…

Autre étrangeté : le nouveau contrat ne s’élève pas à 100 millions par an, mais à 155, puis 145 millions, car c’est le montant dont le PSG a besoin pour atteindre l’équilibre et passer les contrôles de la DNCG, le gendarme financier de la ligue française de football. Par contre, seuls 100 millions seront pris en compte par l’UEFA dans le calcul du fair-play financier. Là encore, la fédération européenne ne moufte pas.

C’est d’autant plus surprenant que si le contrat est passé de 5 à 66 pages, le PSG n’a pas accordé les nouveaux droits « substantiels et exclusifs » pourtant exigés par l’UEFA pour valoriser le contrat à 100 millions par an. QTA n’a obtenu qu’une loge privative de 15 places au Parc des Princes, d’une valeur de 150 000 euros par an, et un déplacement de l’équipe chaque hiver à Doha pour y disputer un match amical, baptisé « Qatar Winter Tour ».

Même ces engagements minimalistes ne sont pas tenus. Comme si le PSG prenait un malin plaisir à humilier QTA, son plus gros pourvoyeur de fonds.

Le 30 octobre 2014, sur ordre personnel de Nasser Al-Khelaïfi, QTA se voit retirer arbitrairement 10 de ses 15 sièges en loge, sans même un courrier d’explication. « Ça a eu un impact important sur nos activités commerciales », se plaint QTA au PSG, en réclamant une confirmation officielle de cette décision.

Deux semaines plus tard, le PSG organise son « Qatar Winter Tour » 2014, avec un match amical de prestige contre l’Inter de Milan à… Marrakech, au Maroc, en violation du contrat avec QTA.

La encore, l’Autorité touristique du Qatar proteste : « Le Maroc n’est pas un marché cible pour nous, donc appeler [le match] Qatar Winter Tour ne nous apporte pas vraiment de bénéfices. » QTA demande que les références au Qatar soient retirées des communiqués offciels, car « il s’agit de la marque d’une tournée au Qatar, elle ne peut pas être attachée à un match qui se joue en dehors du Qatar ». Mais le PSG est inflexible et QTA ne se plaindra plus, même lorsque le PSG organise son Qatar Winter Tour 2016 en Tunisie. En dépit des 145 millions d’euros que QTA lui verse par an.

 

Les sponsors qataris du PSG (passer la souris sur les blocs pour afficher les chiffres) © Donatien Huet / Mediapart

 

Et qui ne suffisent pas à assurer l’énorme train de vie du PSG. Gianni Infantino a, on s’en souvient, autorisé le PSG en avril 2014 à compenser la baisse du contrat QTA avec de nouveaux sponsors qataris. Le club ne s’en est pas privé, avant même que le numéro 2 de l’UEFA ne donne son feu vert.

Ces contrats sont aussi étranges que celui signé avec QTA. Il y a d’abord leurs montants très généreux, entre 4 et 20 millions par an. Comme tous les clubs, le PSG tient ses plus gros contrats de son sponsor maillot Emirates et de son équipementier Nike qui versent chacun autour de 20 millions par an. Des montants logiques, puisque tous deux sont très bien exposés, sur le devant du maillot.

En revanche, pour les autres sponsors, les prix sont beaucoup plus faibles. Ainsi, Orange, troisième partenaire non qatari du PSG, ne paie que 1,5 million par an. À des années-lumière de ce que versent les sponsors de l’émirat.

Autre incongruité : la plupart des contrats qataris sont à effet rétroactif, ce qui revient pour les sponsors à payer en partie pour rien. La palme revient à la chaîne beIN Sports : son accord de sponsoring du club, signé en septembre 2013 pour 2,8 millions d’euros par an, couvre la saison 2012-2013, qui s’est pourtant terminée trois mois plus tôt.

Avec beIN Sports, qui sponsorise le club, le conflit d’intérêts est évident. Nasser Al-Khelaïfi, président du PSG, dirige aussi beIN Sports et QSI (Qatar Sport Investments), le propriétaire des deux entreprises. Lorsque le contrat est signé, il pourrait signer pour les deux entités. Il est donc demandé à Jean-Claude Blanc de le faire côté PSG.

Par ailleurs, depuis mars 2012, QSI loue au club pour 2,7 millions d’euros par an l’intégralité des 239 sièges de la tribune présidentielle du Parc des Princes, transformée en outil de relations publiques, où le Qatar invite les VIP et les stars de passage à Paris. Le montant est passé à 6 millions par an à l’été 2015. Soit 25 000 € le siège, deux fois plus que ce qui est facturé à d’autres clients du PSG.

Le contrat avec l’académie qatarie de football Aspire passe quant à elle de 1,5 à 5,5 millions par an à l’été 2014, et celui avec beIN Sports de 2,8 à 3,9 millions. Idem pour QNB, la banque nationale du Qatar. Au printemps 2013, les négociations pour renouveler le contrat sont rudes, QNB ne voulant pas aller au-delà de 3 millions par an. Mais la banque accepte subitement en septembre d’en payer 15, en échange de son logo sur la manche des maillots.

Le PSG blanchi « pour des raisons politiques »

Pour respecter le fair-play financier à la suite de la réduction du contrat QTA, il faut trouver de nouveaux sponsors. Au PSG, c’est simple. Le club calcule les sommes dont il a besoin, et les insère dans des contrats où seul manque le nom du sponsor, à compléter. Les documents sont envoyés à Yousef Al-Obaidly, président de beIN Sports France et principal collaborateur qatari de Nasser Al-Khelaïfi. Il doit trouver à Doha des entreprises prêtes à signer. Le directeur marketing du PSG n’est pas très à l’aise. « Auriez-vous le nom de l’entreprise/marque qui pourrait devenir le partenaire principal ? Cela nous aiderait à construire un package plus pertinent », écrit-il à Al-Obaidly en octobre 2014.

C’est ainsi que le PSG obtient 4,5 millions par an de la clinique sportive qatarie Aspetar. Le PSG s’apprête aussi à conclure pour 12 millions d’euros avec le groupe hôtelier Katara Hospitality. Mais le club découvre à la dernière minute que cette entreprise est contrôlée par… QTA. Qu’à cela ne tienne, le contrat sera finalement signé avec Katara Cultural Village, un centre culturel et commercial de Doha.

Interrogé par l’EIC, Yousef Al-Obaidly indique que nos informations ne sont « pas exactes ». Il reconnaît toutefois avoir mis ses « nombreuses relations d’affaires » au Qatar au service du club.

L’exemple le plus croquignolesque est sans doute celui d’Ooredoo, l’ex-Qatar Telecom. En juillet 2013, l’opérateur signe une simple lettre de deux pages, où il s’engage à payer 20 millions par an pendant cinq ans. Et à faire un premier versement immédiatement, sans même savoir quels droits marketing il va obtenir.

Mais Ooredoo refuse de payer les deux années suivantes, estimant que ce qu’il a obtenu (le centre d’entraînement rebaptisé à son nom et sa marque à l’arrière du maillot) ne vaut pas 20 millions par an. Le 3 juin 2016, Ooredoo annonce même au PSG qu’il résilie immédiatement le contrat. Nasser Al-Khelaïfi s’en plaint dans un mail en prenant soin de mettre le directeur de cabinet de l’émir du Qatar en copie. Résultat : Ooredoo capitule, paye les 40 millions d’arriérés et promet d’honorer la suite du contrat.

Au même moment, le PSG a réglé le même problème avec QNB. Le 27 juin 2016, la banque indique au PSG qu’elle ne renouvellerait pas son contrat, qui expire le 30 juin. Trois jours plus tard, la banque nationale du Qatar mange son chapeau et réclame un nouveau contrat pour les trois prochaines saisons.

Malgré ces difficultés, le PSG a atteint son objectif : pendant les deux saisons qui ont suivi l’accord de mai 2014 avec l’UEFA, QTA et les sept autres sponsors qataris ont versé 206 millions par an au club. Presque autant que ce qui était prévu dans la première version du contrat QTA. Ce sponsors ont fourni jusqu'à 52 % des recettes du club – 36 % aujourd'hui (notre infographie ci-dessous).

 

Les revenus du PSG et le poids de ses sponsors qataris (passer la souris sur les blocs pour afficher les chiffres) © Donatien Huet / Mediapart

 

Interrogé par l’EIC, le PSG s’est borné à répondre que ces contrats sont normaux et qu’il ne considère pas ses sponsors qataris comme des « parties liées », bien qu’ils soient tous contrôlés par l’État du Qatar.

Tout irait ainsi pour le mieux si l’UEFA n’avait pas modifié les règles du fair-play financier en juillet 2015. Désormais, si des entités contrôlées par un même État fournissent 30 % des recettes du club, ces contrats doivent automatiquement faire l’objet d’un audit pour évaluer leur valeur réelle.

C’est la panique : le PSG explose ce plafond, avec 42 % des recettes fournies par les Qataris en 2014-2015. Si l’on prend en compte les seuls revenus de sponsoring, la part apportée par le Qatar est même de 80 %. Lorsqu’il découvre ce chiffre, Nasser Al-Khelaïfi a des sueurs froides. « Assurez-vous s’il vous plaît que la part des sponsors non qataris progresse pour atteindre 50 %, c’est l’objectif pour vous et votre équipe pour 2017 », écrit-il au directeur marketing du PSG en octobre 2016.

Mais le club n’y arrive pas, et doit se résoudre à adopter des mesures d’urgence pour tenter de passer sous la barre des 30 % de recettes qataries. Fin avril 2017, un mois avant la clôture des comptes de la saison, le PSG accorde un rabais exceptionnel de 20 % à cinq de ses sponsors de l’émirat, dont QTA et beIN Sports, soit 35 millions d’euros. Le club met fin aux contrats avec Aspetar, Aspire et Katara, parce que leur valeur serait extrêmement difficile à justifier vis-à-vis de l’UEFA.

Le PSG sait qu’il est sur la corde raide. L’émir du Qatar n’en a cure. Deux mois plus tard, en août 2017, le PSG explose le record du mercato le plus cher de tous les temps, en signant les deux plus gros transferts de l’histoire du foot : 222 millions pour la star brésilienne Neymar et 145 millions (plus 30 millions de bonus) pour le jeune prodige français Kylian Mbappé. Soit 402 millions en quinze jours.

 

Kylian Mbappé sous les couleurs du PSG © Reuters
Kylian Mbappé sous les couleurs du PSG © Reuters

 

L’Europe du foot est en ébullition. Le président de l’Olympique lyonnais, Jean-Michel Aulas, dénonce « l'évolution actuelle des prix comme des salaires, [qui] compromet l'équilibre du football français et peut-être même européen ». Les vieux ennemis du PSG s’étranglent de rage. Le patron du Bayern Munich, Karl-Heinz Rummenigge, réclame l’exclusion du PSG de la Ligue des champions. Le 22 août 2017, le président de la Ligue espagnole, Javier Tebas, dépose plainte à l’UEFA pour violation du fair-play financier.

La pression est trop forte. Le 1er septembre, la chambre d’enquête de l’UEFA ouvre une nouvelle procédure. Au sein de la fédération européenne, les acteurs principaux ont changé. Un nouveau président, le Slovène Aleksander Ceferin, a remplacé en septembre 2016 Michel Platini, radié à cause de l’affaire des paiements différés de la FIFA (il a été blanchi par la justice suisse). Gianni Infantino est devenu président de la FIFA.

L’Italien Umberto Lago, président de la chambre d’instruction, a pour sa part démissionné à l’été 2017. Immédiatement après, il a été embauché par le géant du conseil KMPG, où il aide les clubs à se défendre contre l’UEFA dans les affaires de fair-play financier : l’ex- enquêteur en chef aide désormais les fraudeurs présumés. Le 2 août 2017, il a même offert ses services au PSG, dans un mail adressé à Jean-Claude Blanc. Le club a prudemment décliné. Lago confirme et répond que sa firme démarchait plusieurs clubs à l’époque. Il indique n’avoir « jamais eu de contacts » avec des employés de l’UEFA depuis son départ, et ne voit aucun problème éthique à défendre les clubs.

Le nouvel enquêteur en chef, l’ancien premier ministre belge Yves Leterme, est dans une situation très inconfortable. Il a accès au dossier de 2014 et ne peut ignorer que le dopage financier du PSG a été couvert par l’UEFA et par la plupart des membres de la chambre d’instruction qu’il préside. Le nouveau président Ceferin campe, en apparence, sur une ligne dure : « Nous n’aurons pas peur de punir. […] Personne n’est au-dessus des lois », lance-t-il en août 2017.

Au PSG, l’heure est grave. Même si Mbappé a été prêté la première année par Monaco pour soulager la trésorerie, il doit, tout comme Neymar, être inscrit au bilan dès le 1erjuillet 2017 et amorti sur cinq ans. Selon des documents issus des Football Leaks, l’achat des deux superstars va générer, si l’on ajoute leurs salaires et les commissions d’agents, une charge de 830 millions d’euros sur cinq saisons. Soit 166 millions de dépenses supplémentaires par an, un tiers du budget du club.

Le 22 septembre 2017, des prévisions confidentielles sont fournies au conseil d’administration du PSG (notre document ci-dessous). Le club prévoit un déficit au sens du fair-play financier de 124 millions d’euros pour la saison 2017-2018. Le déficit cumulé sur les trois dernières années, qui est le critère pris en compte par l’UEFA, s’élève à 74 millions, alors qu’il ne doit pas dépasser 30 millions. « Le Paris Saint-Germain ne respecte pas les règles du fair-play financier », conclut le document.

 

 © EIC
© EIC

 

Pour sortir du rouge, le PSG décide de vendre pour 111 millions d’euros de joueurs d’ici au 30 juin 2018, quasiment le double de ce qu’il avait prévu au départ. Les joueurs à céder en priorité sont l’attaquant argentin Angel Di Maria et l’ailier brésilien Lucas Moura. Mais le plan ne peut fonctionner que si l’UEFA ne dévalue pas les contrats qataris…

Le PSG ressort des cartons son arme atomique : la plainte qu’il a rédigée en 2014 pour l’Autorité de la concurrence. Elle est toujours en suspens.

La chambre d’instruction commande un rapport à l’agence de marketing sportif Octagon, qui avait déjà été mandatée en 2014. Sans surprise, elle arrive au même résultat. Dans un rapport de février 2018, Octagon évalue la valeur réelle du partenariat QTA à 5,5 millions d’euros par an, vingt-six fois moins que les 145 millions inscrits dans le contrat. La valeur des six autres contrats qataris est divisée par deux, à 27 millions au lieu de 60 (notre document).

 

Les valeurs réelles des contrats qataris du PSG, évaluées par l'agence Octagon en janvier 2018. © EIC
Les valeurs réelles des contrats qataris du PSG, évaluées par l'agence Octagon en janvier 2018. © EIC

 

C’est une catastrophe pour le PSG. Le club réplique en commandant une contre-expertise à la firme Nielsen. Les résultats sont bien meilleurs : QTA est valorisé 123 millions d’euros en 2016-2017, et même 217 millions en 2017-2018, après l’arrivée de Neymar et Mbappé.

Mais ces chiffres sont très contestables. Les règles de l’UEFA imposent que les experts soient indépendants. Selon des documents Football Leaks, le PSG savait qu’il n’avait pas le droit de choisir Nielsen, la firme travaillant régulièrement pour le club. Si Jean-Claude Blanc n’a pas démenti, il estime qu’il n’y a « pas de conflit d’intérêts »,car Nielsen travaille aussi pour l’UEFA.

Le PSG doit trouver 300 millions d’euros supplémentaires par an, plus de la moitié de son budget

Il y a aussi la méthode choisie : Nielsen a mesuré la valeur publicitaire brute obtenue, sans tenir compte des prix payés dans la vraie vie par les sponsors pour de tels contrats. Après discussion avec l’UEFA, l’expert du PSG a reconnu que ses chiffres devaient être divisés par trois.

Après correction, l’estimation de Nielsen valorise les quatre contrats encore actifs (QTA, QNB, Ooredoo et beIN Sports) à 104 millions d’euros. C’est beaucoup plus qu’Octagon (26 millions), mais bien moins que leur valeur officielle (183 millions).

Le 28 avril 2018, le PSG est auditionné au siège de l’UEFA par la chambre d’instruction de l’Instance de contrôle financier des clubs (ICFC). Les enquêteurs sont critiques sur les contrats qataris. Mais alors que le PSG n’a jamais paru aussi acculé, il s’en sort encore.

 

Aleksander Ceferin, président de l'UEFA depuis 2016. © Reuters
Aleksander Ceferin, président de l'UEFA depuis 2016. © Reuters

 

Tout s’est joué lors de deux rendez-vous au siège de l’UEFA en mai 2018, dont les documents Football Leaks nous ont permis de reconstituer le contenu. Le PSG y est représenté par son secrétaire général, Victoriano Melero. Il ne discute pas avec la chambre d’instruction, mais avec des cadres de l’UEFA qui dépendent directement du président Aleksander Ceferin. Il y a Andrea Traverso, responsable du fair-play financier lors de l’enquête de 2014, désormais promu « directeur de la soutenabilité financière » ; et son successeur, Philippe Rasmussen.

Selon ces documents, la délégation de l’UEFA indique au PSG que l’enquête va être classée sans suite « pour des raisons politiques », alors même que plusieurs membres de la chambre d’enquête ont indiqué qu’ils pourraient démissionner si jamais le PSG était blanchi. Lors du second rendez-vous, l’enquêteur en chef Yves Leterme se joint brièvement à la conversation. Il confirme que les membres de la chambre d’instruction penchent en faveur d’un renvoi devant la chambre de jugement, réputée plus sévère. « Signer un accord pour des raisons politiques ou autres, moi je n’ai jamais eu vent de cela », dément Victoriano Melero.

Lors des mêmes rendez-vous de mai 2018, les cadres de l’UEFA proposent au PSG un accord amiable secret et officieux. Le club sera blanchi, mais devra accepter en échange de dévaluer ses contrats qataris et de vendre des joueurs. Les représentants de l’UEFA précisent que leur président Ceferin a une demande supplémentaire : le PSG devra conclure de grosses ventes de joueurs au moment précis où l’enquête sera classée sans suite.

Histoire de compenser la nouvelle dévaluation, l’UEFA a proposé le même deal informel qu’en 2014 : le PSG serait autorisé à conclure un nouveau contrat à plus de 100 millions d’euros avec une nouvelle entreprise qatarie, à condition qu’il soit crédible.

Le problème, c’est qu’un tel arrangement semble contraire aux règles de l’UEFA. Elles stipulent que les accords amiables doivent être publiés en version censurée sur le site de la fédération, et consultables dans leur intégralité par les autres clubs, afin qu’ils puissent déposer un recours si jamais ils estiment que l’accord est trop clément.

Avec cet accord secret, il n’y a aucun recours possible. C’est d’ailleurs probablement pour cette raison que l’UEFA l’a proposé. Le PSG était conscient que cette solution était juridiquement fragile. Mais elle était tout à son avantage : le club aurait été sanctionné plus sévèrement à travers un accord officiel, et aurait risqué l’exclusion de la Ligue des champions en cas de renvoi devant le tribunal interne de l’UEFA.

 

L'ancien premier ministre belge Yves Leterme préside la chambre d'instruction de l'ICFC, l'instance de l'UEFA qui mène les enquêtes sur le fair-play financier. © ReutersL'ancien premier ministre belge Yves Leterme préside la chambre d'instruction de l'ICFC, l'instance de l'UEFA qui mène les enquêtes sur le fair-play financier. © Reuters

 

Le PSG a refusé de répondre au sujet de ces rendez-vous, mais souligne qu’il est parfaitement normal de rencontrer des membres de l’administration, qui font “l’interface” avec la chambre de l’instruction.

La suite est une négociation de marchands de tapis menée entre Jean-Claude Blanc et Andrea Traverso. Le principal point de tension concerne l’accord avec QTA, qui expire le 30 juin 2019. Dans une lettre officielle envoyée le 7 juin par Jean-Claude Blanc, le PSG accepte que ce contrat soit dévalué à 60 millions d’euros par an jusqu’à ce qu’il expire en 2019, puis renouvelé pour seulement 15 millions annuels. Le club s’engage à vendre pour 140 millions d’euros de joueurs lors du mercato de l’été 2018, dont 10 millions d’ici au 30 juin.

Mais le lendemain, la chambre d’instruction de l’ICFC refuse l’accord, jugé trop favorable au PSG. Elle insiste pour que l’ensemble des contrats qataris soient dévalués, et qu’ils le soient aussi pour la saison précédente, achevée en juin 2017. La chambre ne veut pas entendre parler d’un renouvellement du contrat QTA, qui lui empoisonne la vie depuis quatre ans.

La suite de l’histoire ne figure pas dans les documents Football Leaks. Le 13 juin 2018, la chambre d’instruction a annoncé qu’elle classait l’enquête visant le PSG… mais en le sanctionnant. Le PSG indique que cette décision finale n’a pas été négociée à l’amiable, mais a été imposée au club.

Selon L’Équipe, l’UEFA a rétroactivement dévalué les sponsors qataris de 37 % pour les deux dernières saisons : le contrat QTA à 145 millions ne pourra être pris en compte qu’à hauteur de 58 millions pour le calcul du fair-play financier, contre 100 auparavant. Idem pour QNB, Ooredoo et beIN Sports, qui seront pris en compte pour 27 millions au lieu de 38. La chambre d’instruction a choisi de valider la valeur des contrats selon les chiffres de Nielsen, le cabinet du PSG, pour des montants trois fois supérieurs à ceux d’Octagon.

 

Nasser Al-Khelaïfi © Reuters
Nasser Al-Khelaïfi © Reuters
Jean-Claude Blanc nous a indiqué qu’après avoir calculé l’impact des dévaluations, l’UEFA « nous a obligés, afin d’être à l’équilibre sur la saison 2017-2018, à vendre 60 millions de joueurs d’ici le 30 juin, en seulement 17 jours ». L’objectif a été tenu avec les transferts de Yuri Berchiche (24 millions), Javier Pastore (25 millions), Odsonne Edouard et Jonathan Ikoné.

 

Plus important encore, la chambre d’instruction de l’UEFA a imposé au PSG de ne pas renouveler l’accord à 145 millions avec QTA lorsqu’il expirera le 30 juin 2019. Le club va donc se retrouver étranglé financièrement dès la saison prochaine : entre l’arrêt de QTA et le surcoût de Neymar et Mbappé, le PSG va devoir trouver 300 millions d’euros supplémentaires par an, plus de la moitié de son budget.

Mais la décision de l’UEFA est incroyablement bancale : même s’il va subir de sévères restrictions financières, le PSG est officiellement blanchi et a échappé aux sanctions disciplinaires, qui vont de l’amende à l’exclusion de la Ligue des champions.

Fait rarissime, la décision de la chambre d’instruction a d’ailleurs été contestée le 3 juillet par le président de la chambre de jugement de l’ICFC, José Narciso da Cunha Rodrigues, un ancien procureur général du Portugal. La chambre de jugement avait le pouvoir de sanctionner le PSG. Elle ne l’a pas fait. Après trois mois d’examen, elle a décidé, le 24 septembre, de… renvoyer le dossier devant la chambre d’instruction, Selon Le Journal du dimanche, la chambre de jugement aurait exigé un nouvel audit des contrats qataris.

L’affaire tourne à la farce. La chambre d’instruction, qui a couvert le PSG et partiellement changé d’avis en juin 2018, va donc de nouveau examiner ces contrats qu’elle ne connaît que trop bien.

Le PSG est furieux. Pour Jean-Claude Blanc, la réduction puis l’arrêt du contrat QTA est un nouveau « tour de garrot pour être sûr qu’à la fin on nous étouffe ». « Par cette décision, connaissant nos comptes […] l’UEFA, seule ou poussée par d’autres clubs et une ligue […] hispanisante, dit que le PSG est obligé de vendre un de ses gros joueurs pour être à l’équilibre en 2019-2020. Ça tombe bien, qu’est-ce qu’on peut lire dans la presse espagnole en ce moment ? Neymar au Barça, Neymar au Real, MBappé dans un grand club ».

Le club a beau jeu d’expliquer que l’UEFA a remis en cause des contrats qu’elle avait pourtant validés en 2014. « Au gré de l’évolution du business model du PSG, l’UEFA a changé non seulement les règles, mais aussi leur interprétation. C’est du jamais-vu », indique le secrétaire général du club, Victoriano Melero. Le PSG envisage de contester la décision finale de l’UEFA, lorsqu’elle sera rendue. « Quand à un moment mon institution bouge tellement les règles pour qu’à la fin je n’y arrive plus, peut-être faut-il changer l’institution et les règles », menace Jean-Claude Blanc.

Seul le PSG a accepté de répondre à certaines de nos questions. Michel Platini et Gianni Infantino n’ont envoyé que des réponses générales. Infantino, devenu en 2016 président de la FIFA et l’homme le plus puissant du foot mondial, indique que la chambre de l’instruction est « indépendante », mais qu’elle peut être « assistée par l’administration de l’UEFA, ce qui inclut bien sûr le secrétaire général ». En clair, Infantino assure qu’il n’a fait qu’aider les enquêteurs. Aucun d’entre eux ne nous a répondu, certains invoquant leur engagement de confidentialité vis-à-vis de l’UEFA. L’institution se barricade. Face à la vague de révélations Football Leaks, le silence risque d’être difficilement tenable.

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  • Pour comprendre en vidéo (et en 3 minutes) comment le PSG et le Qatar ont triché :
     
  • YouTube
  •  Et pour comprendre comment l'UEFA les a couverts:
     
  • YouTube

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2 Commentaires


Commentaires recommandés

Il y a 8 heures, be_free a dit :

Donc tout ce qui a ete dit ds le passé sur platini et sarkozy s'avere etre vrai,mon Dieu la honte

slt be_free

je pense que ce genre de personnage la honte ,la culpabilité, l'honnêteté ils en ont rien à foutre ,la cupidité et la soif de pouvoir est leur moteur.Il vivent pas dans le même monde que nous ces gens,Ils pissent sur toutes les valeurs et les règles qu'eux même ont instauré comme le respect par exemple ILS NE RESPECTENT RIEN ET PERSONNE mais leur pouvoir et leur argent achètent malheureusement tout . Voila le monde dans lequel nous vivons.

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